Ouvrir le menu principal

Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/357

Cette page n’a pas encore été corrigée


part comme un trait, et s’élance après lui.

Ah ! misérable, que n’en fis-je autant ! que n’y suis-je restée !… Hélas ! je retenais l’aîné qui voulait sauter après sa mère… elle se débattait en serrant l’autre entre ses bras… On n’avait là ni gens ni bateau, il fallut du temps pour les retirer… L’enfant est remis ; mais la mère… le saisissement, la chute, l’état où elle était… Qui sait mieux que moi combien cette chute est dangereuse !… Elle resta très longtemps sans connaissance. A peine l’eut-elle reprise qu’elle demanda son fils… Avec quels transports de joie elle l’embrassa ! Je la crus sauvée ; mais sa vivacité ne dura qu’un moment. Elle voulut être ramenée ici ; durant la route elle s’est trouvée mal plusieurs fois. Sur quelques ordres qu’elle m’a donnés, je vois qu’elle ne croit pas en revenir. Je suis trop malheureuse, elle n’en reviendra pas. Mme d’Orbe est plus changée qu’elle. Tout le monde est dans une agitation… Je suis la plus tranquille de toute la maison… De quoi m’inquiéterais-je ?… Ma bonne maîtresse ! ah ! si je vous perds, je n’aurai plus besoin de personne… O mon cher monsieur, que le bon Dieu vous soutienne dans cette épreuve… Adieu… Le médecin sort de la chambre. Je cours au-devant de lui… S’il nous donne quelque bonne espérance, je vous le marquerai. Si je ne dis rien…

Lettre X

Commencée par Mme d’Orbe, et achevée par M. de Wolmar.

C’en est fait, homme imprudent, homme infortuné, malheureux visionnaire ! Jamais vous ne la reverrez… le voile… Julie n’est…

Elle vous a écrit. Attendez sa lettre : honorez ses dernières volontés. Il vous reste de grands devoirs à remplir sur la terre.

Lettre XI de M. de Wolmar

J’ai laissé passer vos premières douleurs en silence ; ma lettre n’eût fait que les aigrir ; vous n’étiez pas plus en état de supporter ces détails que moi de les faire. Aujourd’hui peut-être nous seront-ils doux à tous deux. Il ne me reste d’elle que des souvenirs ; mon cœur se plaît à les recueillir. Vous n’avez plus que des pleurs à lui donner ; vous aurez la consolation d’en verser pour elle. Ce plaisir des infortunés m’est refusé dans ma misère, je suis plus malheureux que vous.

Ce n’est point de sa maladie, c’est d’elle que je veux vous parler. D’autres mères peuvent se jeter après leur enfant. L’accident, la fièvre, la mort, sont de la nature : c’est le sort commun des mortels ; mais l’emploi de ses derniers moments, ses discours, ses sentiments, son âme, tout cela n’appartient qu’à Julie. Elle n’a point vécu comme une autre ; personne, que je sache, n’est mort comme elle. Voilà ce que j’ai pu seul observer, et que vous n’apprendrez que de moi.

Vous savez que l’effroi, l’émotion, la chute, l’évacuation de l’eau lui laissèrent une longue faiblesse dont elle ne revint tout à fait qu’ici. En arrivant, elle redemanda son fils ; il vint : à peine le vit-elle marcher et répondre à ses caresses, qu’elle devint tout à fait tranquille et consentit à prendre un peu de repos. Son sommeil fut court et comme le médecin n’arrivait point encore, en l’attendant elle nous fit asseoir autour de son lit, la Fanchon, sa cousine et moi. Elle nous parla de ses enfants, des soins assidus qu’exigeait auprès d’eux la forme d’éducation qu’elle avait prise, et du danger de les négliger un moment. Sans donner une grande importance à sa maladie, elle prévoyait qu’elle l’empêcherait quelque temps de remplir sa part des mêmes soins, et nous chargeait tous de répartir cette part sur les nôtres.

Elle s’étendit sur tous ses projets, sur les vôtres, sur les moyens les plus propres à les faire réussir, sur les observations qu’elle avait faites et qui pouvaient les favoriser ou leur nuire, enfin sur tout ce qui devait nous mettre en état de suppléer à ses fonctions de mère