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Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/341

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n’a jamais pu croire, qu’il est un bonheur réservé dès ce monde aux seuls amis de la vertu.

Réfléchissez à loisir sur le parti que je vous propose, non pour savoir s’il vous convient, je n’ai pas besoin là-dessus de votre réponse, mais s’il convient à Mme d’Orbe, et si vous pouvez faire son bonheur comme elle doit faire le vôtre. Vous savez comment elle a rempli ses devoirs dans tous les états de son sexe ; sur ce qu’elle est, jugez ce qu’elle a droit d’exiger. Elle aime comme Julie, elle doit être aimée comme elle. Si vous sentez pouvoir la mériter, parlez ; mon amitié tentera le reste, et se promet tout de la sienne. Mais si j’ai trop espéré de vous, au moins vous êtes honnête homme, et vous connaissez sa délicatesse ; vous ne voudriez pas d’un bonheur qui lui coûterait le sien : que votre cœur soit digne d’elle, ou qu’il ne lui soit jamais offert.

Encore une fois, consultez-vous bien. Pesez votre réponse avant de la faire. Quand il s’agit du sort de la vie, la prudence ne permet pas de se déterminer légèrement ; mais toute délibération légère est un crime quand il s’agit du destin de l’âme et du choix de la vertu. Fortifiez la vôtre, ô mon bon ami, de tous les secours de la sagesse. La mauvaise honte m’empêcherait-elle de vous rappeler le plus nécessaire ? Vous avez de la religion ; mais j’ai peur que vous n’en tiriez pas tout l’avantage qu’elle offre dans la conduite de la vie, et que la hauteur philosophique ne dédaigne la simplicité du chrétien. Je vous ai vu sur la prière des maximes que je ne saurais goûter. Selon vous, cet acte d’humilité ne nous est d’aucun fruit ; et Dieu, nous ayant donné dans la conscience tout ce qui peut nous porter au bien, nous abandonne ensuite à nous-mêmes, et laisse agir notre liberté. Ce n’est pas là, vous le savez, la doctrine de saint Paul, ni celle qu’on professe dans notre Église. Nous sommes libres, il est vrai, mais nous sommes ignorants, faibles, portés au mal. Et d’où nous viendraient la lumière et la force, si ce n’est de celui qui en est la source, et pourquoi les obtiendrions-nous, si nous ne daignons pas les demander ? Prenez garde, mon ami, qu’aux idées sublimes que vous vous faites du grand Etre l’orgueil humain ne mêle des idées basses qui se rapportent à l’homme ; comme si les moyens qui soulagent notre faiblesse convenaient à la puissance divine, et qu’elle eût besoin d’art comme nous pour généraliser les choses afin de les traiter plus facilement ! Il semble, à vous entendre, que ce soit un embarras pour elle de veiller sur chaque individu ; vous craignez qu’une attention partagée et continuelle ne la fatigue, et vous trouvez bien plus beau qu’elle fasse tout par des lois générales, sans doute parce qu’elles lui coûtent moins de soin. O grands philosophes ! que Dieu vous est obligé de lui fournir ainsi des méthodes commodes, et de lui abréger le travail !

A quoi bon lui rien demander, dites-vous encore, ne connaît-il pas tous nos besoins ? N’est-il pas notre père pour y pourvoir ? Savons-nous mieux que lui ce qu’il nous faut, et voulons-nous notre bonheur plus véritablement qu’il ne le veut lui-même ? Cher Saint-Preux, que de vains sophismes ! Le plus grand de nos besoins, le seul auquel nous pouvons pourvoir, est celui de sentir nos besoins ; et le premier pas pour sortir de notre misère est de la connaître. Soyons humbles pour être sages ; voyons notre faiblesse, et nous serons forts. Ainsi s’accorde la justice avec la clémence ; ainsi règnent à la fois la grâce et la liberté. Esclaves par notre faiblesse, nous sommes libres par la prière ; car il dépend de nous de demander et d’obtenir la force qu’il ne dépend pas de nous d’avoir par nous-mêmes.

Apprenez donc à ne pas prendre toujours conseil de vous seul dans les occasions difficiles, mais de celui qui joint le pouvoir à la prudence, et sait faire le meilleur parti du parti qu’il nous fait préférer. Le grand défaut de la sagesse humaine, même de celle qui n’a que la vertu pour objet, est un excès de confiance qui nous fait juger de l’avenir par le présent, et par un moment de la vie entière. On se sent ferme un instant, et l’on compte n’être jamais ébranlé. Plein d’un orgueil que l’expérience confond tous les jours, on croit n’avoir plus à craindre un piège une fois évité. Le modeste langage de la vaillance est : « Je fus brave un tel jour » ; mais celui qui dit : « Je suis brave », ne sait ce qu’il sera demain ; et tenant pour sienne une valeur qu’il ne s’est pas donnée, il mérite de la perdre au moment de s’en servir.