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Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/337

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criant : « Armes ! armes ! voici les ennemis ! voici les ennemis ! »

P.-S. ─ Quoique la distribution des logements entre incontestablement dans les droits de ma charge, je veux bien m’en désister en cette occasion. J’entends seulement que mon père soit logé chez milord Edouard, à cause des cartes de géographie, et qu’on achève d’en tapisser du haut en bas tout l’appartement.

Lettre VI de Madame de Wolmar

Quel sentiment délicieux j’éprouve en commençant cette lettre ! Voici la première fois de ma vie où j’ai pu vous écrire sans crainte et sans honte. Je m’honore de l’amitié qui nous joint comme d’un retour sans exemple. On étouffe de grandes passions ; rarement on les épure. Oublier ce qui nous fut cher quand l’honneur le veut, c’est l’effort d’une âme honnête et commune ; mais, après avoir été ce que nous fûmes, être ce que nous sommes aujourd’hui, voilà le vrai triomphe de la vertu. La cause qui fait cesser d’aimer peut être un vice ; celle qui change un tendre amour en une amitié non moins vive ne saurait être équivoque.

Aurions-nous jamais fait ce progrès par nos seules forces ? Jamais, jamais, mon ami ; le tenter même était une témérité. Nous fuir était pour nous la première loi du devoir, que rien ne nous eût permis d’enfreindre. Nous nous serions toujours estimés, sans doute, mais nous aurions cessé de nous voir, de nous écrire ; nous nous serions efforcés de ne plus penser l’un à l’autre ; et le plus grand honneur que nous pouvions nous rendre mutuellement était de rompre tout commerce entre nous.

Voyez, au lieu de cela, quelle est notre situation présente. En est-il au monde une plus agréable ? et ne goûtons-nous pas mille fois le jour le prix des combats qu’elle nous a coûtés ? Se voir, s’aimer, le sentir, s’en féliciter, passer les jours ensemble dans la familiarité fraternelle et dans la paix de l’innocence, s’occuper l’un de l’autre, y penser sans remords, en parler sans rougir, et s’honorer à ses propres yeux du même attachement qu’on s’est si longtemps reproché ; voilà le point où nous en sommes. O ami, quelle carrière d’honneur nous avons déjà parcourue ! Osons nous en glorifier pour savoir nous y maintenir, et l’achever comme nous l’avons commencée.

A qui devons-nous un bonheur si rare ? Vous le savez. J’ai vu votre cœur sensible, plein des bienfaits du meilleur des hommes, aimer à s’en pénétrer. Et comment nous seraient-ils à charge, à vous et à moi ? Ils ne nous imposent point de nouveaux devoirs ; ils ne font que nous rendre plus chers ceux qui nous étaient déjà si sacrés. Le seul moyen de reconnaître ses soins est d’en être dignes, et tout leur prix est dans leur succès. Tenons-nous-en donc là dans l’effusion de notre zèle. Payons de nos vertus celles de notre bienfaiteur ; voilà tout ce que nous lui devons. Il a fait assez pour nous et pour lui s’il nous a rendus à nous-mêmes. Absents ou présents, vivants ou morts, nous porterons partout un témoignage qui ne sera perdu pour aucun des trois.

Je faisais ces réflexions en moi-même, quand mon mari vous destinait l’éducation de ses enfants. Quand milord Edouard m’annonça son prochain retour et le vôtre, ces mêmes réflexions revinrent, et d’autres encore, qu’il importe de vous communiquer tandis qu’il est temps de le faire.

Ce n’est point de moi qu’il est question, c’est de vous : je me crois plus en droit de vous donner des conseils depuis qu’ils sont tout à fait désintéressés, et que, n’ayant plus ma sûreté pour objet, ils ne se rapportent qu’à vous-même. Ma tendre amitié ne vous est pas suspecte, et je n’ai que trop acquis de lumières pour faire écouter mes avis.

Permettez-moi de vous offrir le tableau de l’état où vous allez être, afin que vous examiniez vous-même s’il n’a rien qui doive vous effrayer. O bon jeune homme ! si vous aimez la vertu, écoutez d’une oreille chaste les conseils de votre amie. Elle commence en tremblant un discours qu’elle voudrait taire ; mais comment le taire sans vous trahir ? Sera-t-il temps de voir les objets que vous devez craindre, quand ils vous auront égaré ? Non, mon ami ; je suis la seule personne au monde assez familière avec vous pour vous les présenter. N’ai-je pas le droit