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Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/333

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porté de vous, pour que je ne sois pas charmé de vous voir reprendre nos premiers arrangements. Venez, hommes rares, augmenter et partager le bonheur de cette maison. Quoi qu’il en soit de l’espoir des croyants dans l’autre vie, j’aime à passer avec eux celle-ci ; et je sens que vous me convenez tous mieux tels que vous êtes, que si vous aviez le malheur de penser comme moi.

Au reste, vous savez ce que je vous dis sur son sujet à votre départ. Je n’avais pas besoin, pour le juger, de votre épreuve ; car la mienne était faite, et je crois le connaître autant qu’un homme en peut connaître un autre. J’ai d’ailleurs plus d’une raison de compter sur son cœur, et de bien meilleures cautions de lui que lui-même. Quoique dans votre renoncement au mariage il paraisse vouloir vous imiter, peut-être trouverez-vous ici de quoi l’engager à changer de système. Je m’expliquerai mieux après votre retour.

Quant à vous, je trouve vos distinctions sur le célibat toutes nouvelles et fort subtiles. Je les crois même judicieuses pour le politique qui balance les forces respectives de l’État, afin d’en maintenir l’équilibre. Mais je ne sais si dans vos principes ces raisons sont assez solides, pour dispenser les particuliers de leur devoir envers la nature. Il semblerait que la vie est un bien qu’on ne reçoit qu’à la charge de le transmettre, une sorte de substitution qui doit passer de race en race, et que quiconque eut un père est obligé de le devenir. C’était votre sentiment jusqu’ici, c’était une des raisons de votre voyage ; mais je sais d’où vous vient cette nouvelle philosophie, et j’ai vu dans le billet de Laure un argument auquel votre cœur n’a point de réplique.

La petite cousine est, depuis huit ou dix jours, à Genève avec sa famille pour des emplettes et d’autres affaires. Nous l’attendons de retour de jour en jour. J’ai dit à ma femme de votre lettre tout ce qu’elle en devait savoir. Nous avons appris par M. Miol que le mariage était rompu ; mais elle ignorait la part qu’avait Saint-Preux à cet événement. Soyez sûr qu’elle n’apprendra jamais qu’avec la plus vive joie tout ce qu’il fera pour mériter vos bienfaits et justifier votre estime. Je lui ai montré les dessins de votre pavillon ; elle les trouve de très bon goût ; nous y ferons pourtant quelques changements que le local exige, et qui rendront votre logement plus commode : vous les approuverez sûrement. Nous attendons l’avis de Claire avant d’y toucher ; car vous savez qu’on ne peut rien faire sans elle. En attendant, j’ai déjà mis du monde en œuvre, et j’espère qu’avant hier la maçonnerie sera fort avancée.

Je vous remercie de vos livres : mais je ne lis plus ceux que j’entends, et il est trop tard pour apprendre à lire ceux que je n’entends pas. Je suis pourtant moins ignorant que vous ne m’accusez de l’être. Le vrai livre de la nature est pour moi le cœur des hommes, et la preuve que j’y sais lire est dans mon amitié pour vous.

Lettre V de Madame d’Orbe à Madame de Wolmar

J’ai bien des griefs, cousine, à la charge de ce séjour. Le plus grave est qu’il me donne envie d’y rester. La ville est charmante, les habitants sont hospitaliers, les mœurs sont honnêtes et la liberté, que j’aime sur toutes choses, semble s’y être réfugiée. Plus je contemple ce petit État, plus je trouve qu’il est beau d’avoir une patrie ; et Dieu garde de mal tous ceux qui pensent en avoir une, et n’ont pourtant qu’un pays ! Pour moi, je sens que, si j’étais née dans celui-ci, j’aurais l’âme toute romaine. Je n’oserais pourtant pas trop dire à présent,

Rome n’est plus à Rome, elle est toute où je suis ;

car j’aurais peur que dans ta malice tu n’allasses penser le contraire. Mais pourquoi donc Rome, et toujours Rome ? Restons à Genève.

Je ne te dirai rien de l’aspect du pays. Il ressemble au nôtre, excepté qu’il est moins montueux, plus champêtre, et qu’il n’a pas des chalets si voisins. Je ne te dirai rien non plus du gouvernement. Si Dieu ne t’aide, mon père t’en parlera de reste : il passe toute la journée à politiquer avec les magistrats dans la joie de son cœur ; et je le vois déjà très mal édifié que la gazette parle si peu de Genève. Tu peux juger de leurs conférences par mes lettres. Quand