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Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/330

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honorer la vertu partout où elle est ; vous remplirez votre emploi, et nous ne cesserons point de vivre ensemble. Si je ne l’épouse pas, il est temps de me recueillir. Vous connaissez ma maison d’Oxfordshire, et vous choisirez d’élever les enfants d’un de vos amis, ou d’accompagner l’autre dans sa solitude. » Il me fit la réponse à laquelle je pouvais m’attendre ; mais je voulais l’observer par sa conduite. Car si, pour vivre à Clarens, il favorisait un mariage qu’il eût dû blâmer, ou, si dans cette occasion délicate, il préférait à son bonheur la gloire de son ami, dans l’un et dans l’autre cas l’épreuve était faite, et son cœur était jugé.

Je le trouvai d’abord tel que je le désirais, ferme contre le projet que je feignais d’avoir, et armé de toutes les raisons qui devaient m’empêcher d’épouser Laure. Je sentais ces raisons mieux que lui ; mais je la voyais sans cesse, et je la voyais affligée et tendre. Mon cœur, tout à fait détaché de la marquise, se fixa par ce commerce assidu. Je trouvai dans les sentiments de Laure de quoi redoubler l’attachement qu’elle m’avait inspiré. J’eus honte de sacrifier à l’opinion, que je méprisais, l’estime que je devais à son mérite ; ne devais-je rien aussi à l’espérance que je lui avais donnée, sinon par mes discours, au moins par mes soins ? Sans avoir rien promis, ne rien tenir c’était la tromper ; cette tromperie était barbare. Enfin, joignant à mon penchant une espèce de devoir, en songeant plus à mon bonheur qu’à ma gloire, j’achevai de l’aimer par raison ; je résolus de pousser la feinte aussi loin qu’elle pouvait aller, et jusqu’à la réalité même si je ne pouvais m’en tirer autrement sans injustice.

Cependant je sentis augmenter mon inquiétude sur le compte du jeune homme, voyant qu’il ne remplissait pas dans toute sa force le rôle dont il s’était chargé. Il s’opposait à mes vues, il improuvait le nœud que je voulais former ; mais il combattait mal mon inclination naissante, et me parlait de Laure avec tant d’éloges, qu’en paraissant me détourner de l’épouser, il augmentait mon penchant pour elle. Ces contradictions m’alarmèrent. Je ne le trouvais point aussi ferme qu’il aurait dû l’être : il semblait n’oser heurter de front mon sentiment, il mollissait contre ma résistance, il craignait de me fâcher, il n’avait point à mon gré pour son devoir l’intrépidité qu’il inspire à ceux qui l’aiment.

D’autres observations augmentèrent ma défiance ; je sus qu’il voyait Laure en secret ; je remarquais entre eux des signes d’intelligence. L’espoir de s’unir à celui qu’elle avait tant aimé ne la rendait point gaie. Je lisais bien la même tendresse dans ses regards, mais cette tendresse n’était plus mêlée de joie à mon abord, la tristesse y dominait toujours. Souvent, dans les plus doux épanchements de son cœur, je la voyais jeter sur le jeune homme un coup d’œil à la dérobée, et ce coup d’œil était suivi de quelques larmes qu’on cherchait à me cacher. Enfin le mystère fut poussé au point que j’en fus alarmé. Jugez de ma surprise. Que pouvais-je penser ? N’avais-je réchauffé qu’un serpent dans mon sein ? Jusqu’où n’osais-je point porter mes soupçons et lui rendre son ancienne injustice ! Faibles et malheureux que nous sommes ! c’est nous qui faisons nos propres maux. Pourquoi nous plaindre que les méchants nous tourmentent, si les bons se tourmentent encore entre eux ?

Tout cela ne fit qu’achever de me déterminer. Quoique j’ignorasse le fond de cette intrigue, je voyais que le cœur de Laure était toujours le même ; et cette épreuve ne me la rendait que plus chère. Je me proposais d’avoir une explication avec elle avant la conclusion ; mais je voulais attendre jusqu’au dernier moment, pour prendre auparavant par moi-même tous les éclaircissements possibles. Pour lui, j’étais résolu de me convaincre, de le convaincre, enfin d’aller jusqu’au bout avant que de lui rien dire ni de prendre un parti par rapport à lui, prévoyant une rupture infaillible, et ne voulant pas mettre un bon naturel et vingt ans d’honneur en balance avec des soupçons.

La marquise n’ignorait rien de ce qui se passait entre nous. Elle avait des épies dans le couvent de Laure, et parvint à savoir qu’il était question de mariage. Il n’en fallut pas davantage pour réveiller ses fureurs ; elle m’écrivit des lettres menaçantes. Elle fit plus que d’écrire ; mais comme ce n’était pas la première fois, et que nous étions sur nos gardes, ses tentatives furent vaines. J’eus seulement le plaisir de voir dans l’occasion que Saint-