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Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/329

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encore… Ah ! vivent les duègnes de vingt ans ! elles sont plus traitables qu’à trente.

Il faut au moins que je me venge en t’apprenant ce que tu as opéré par cette belle réserve ; c’est de me faire imaginer la lettre en question… cette lettre si… cent fois plus si qu’elle ne l’est réellement. De dépit je me plais à la remplir de choses qui n’y sauraient être. Va, si je n’y suis pas adorée, c’est à toi que je ferai payer tout ce qu’il en faudra rabattre.

En vérité, je ne sais après tout cela comment tu m’oses parler du courrier d’Italie. Tu prouves que mon tort ne fut pas de l’attendre, mais de ne pas l’attendre assez longtemps. Un pauvre petit quart d’heure de plus, j’allais au-devant du paquet, je m’en emparais la première, je lisais, le tout à mon aise, et c’était mon tour de me faire valoir. Les raisins sont trop verts. On me retient deux lettres ; mais j’en ai deux autres que, quoi que tu puisses croire, je ne changerais sûrement pas contre celle-là, quand tous les si du monde y seraient. Je te jure que si celle d’Henriette ne tient pas sa place à côté de la tienne, c’est qu’elle la passe, et que ni toi ni moi n’écrirons de la vie rien d’aussi joli. Et puis on se donnera les airs de traiter ce prodige de petite impertinente ! Ah ! c’est assurément pure jalousie. En effet, te voit-on jamais à genoux devant elle lui baiser humblement les deux mains l’une après l’autre ? Grâce à toi, la voilà modeste comme une vierge, et grave comme un Caton ; respectant tout le monde ; jusqu’à sa mère : il n’y a plus le mot pour rire à ce qu’elle dit ; à ce qu’elle écrit, passe encore. Aussi, depuis que j’ai découvert ce nouveau talent, avant que tu gâtes ses lettres comme ses propos, je compte établir de sa chambre à la mienne un courrier d’Italie dont on n’escamotera point les paquets.

Adieu, petite cousine. Voilà des réponses qui t’apprendront à respecter mon crédit renaissant. Je voulais te parler de ce pays et de ses habitants, mais il faut mettre fin à ce volume ; et puis tu m’as toute brouillée avec tes fantaisies, et le mari m’a presque fait oublier les hôtes. Comme nous avons encore cinq ou six jours à rester ici, et que j’aurai le temps de mieux revoir le peu que j’ai vu, tu ne perdras rien pour attendre, et tu peux compter sur un second tome avant mon départ.

Lettre III de milord Edouard à M. de Wolmar

Non, cher Wolmar, vous ne vous êtes point trompé ; le jeune homme est sûr ; mais moi je ne le suis guère, et j’ai failli payer cher l’expérience qui m’en a convaincu. Sans lui je succombais moi-même à l’épreuve que je lui avais destinée. Vous savez que, pour contenter sa reconnaissance, et remplir son cœur de nouveaux objets, j’affectais de donner à ce voyage plus d’importance qu’il n’en avait réellement. D’anciens penchants à flatter, une vieille habitude à suivre encore une fois, voilà, avec ce qui se rapportait à Saint-Preux, tout ce qui m’engageait à l’entreprendre. Dire les derniers adieux aux attachements de ma jeunesse, ramener un ami parfaitement guéri, voilà tout le fruit que j’en voulais recueillir.

Je vous ai marqué que le songe de Villeneuve m’avait laissé des inquiétudes. Ce songe me rendit suspects les transports de joie auxquels il s’était livré, quand je lui avais annoncé qu’il était le maître d’élever vos enfants et de passer sa vie avec vous. Pour mieux l’observer dans les effusions de son cœur, j’avais d’abord prévenu ses difficultés ; en lui déclarant que je m’établirais moi-même avec vous, je ne laissais plus à son amitié d’objections à me faire ; mais de nouvelles résolutions me firent changer de langage.

Il n’eut pas vu trois fois la marquise, que nous fûmes d’accord sur son compte. Malheureusement pour elle, elle voulut le gagner, et ne fit que lui montrer ses artifices. L’infortunée ! que de grandes qualités sans vertu ! que d’amour sans honneur ! Cet amour ardent et vrai me touchait, m’attachait, nourrissait le mien ; mais il prit la teinte de son âme noire, et finit par me faire horreur. Il ne fut plus question d’elle.

Quand il eut vu Laure, qu’il connut son cœur, sa beauté, son esprit, et cet attachement sans exemple, trop fait pour me rendre heureux, je résolus de me servir d’elle pour bien éclaircir l’état de Saint-Preux. « Si j’épouse Laure, lui dis-je, mon dessein n’est pas de la mener à Londres, où quelqu’un pourrait la reconnaître, mais dans des lieux où l’on sait