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Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/327

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avec soi leur souvenir ? Moi, je troublai la musique : il fallut danser ; je fis danser le philosophe. On soupa presque en l’air ; on veilla fort avant dans la nuit ; je fus me coucher bien lasse, et je ne fis qu’un sommeil.

J’ai donc de fort bonnes raisons pour ne point gêner mon humeur ni changer de manières. Le moment qui rendra ce changement nécessaire est si près, que ce n’est pas la peine d’anticiper. Le temps ne viendra que trop tôt d’être prude et réservée. Tandis que je compte encore par vingt, je me dépêche d’user de mes droits ; car, passé la trentaine, on n’est plus folle, mais ridicule, et ton épilogueur d’homme ose bien me dire qu’il ne me reste que six mois encore à retourner la salade avec les doigts. Patience ! pour payer ce sarcasme, je prétends la lui retourner dans six ans, et je te jure qu’il faudra qu’il la mange. Mais revenons.

Si l’on n’est pas maître de ses sentiments, au moins on l’est de sa conduite. Sans doute je demanderais au ciel un cœur plus tranquille, mais puissé-je à mon dernier jour offrir au souverain juge une vie aussi peu criminelle que celle que j’ai passée cet hiver ! En vérité, je ne me reprochais rien auprès du seul homme qui pouvait me rendre coupable. Ma chère, il n’en est pas de même depuis qu’il est parti : en m’accoutumant à penser à lui dans son absence, j’y pense à tous les instants du jour ; et je trouve son image plus dangereuse que sa personne. S’il est loin, je suis amoureuse ; s’il est près, je ne suis qu’une folle : qu’il revienne, et je ne le crains plus.

Au chagrin de son éloignement s’est jointe l’inquiétude de son rêve. Si tu as tout mis sur le compte de l’amour, tu t’es trompée ; l’amitié avait part à ma tristesse. Depuis leur départ, je te voyais pâle et changée : à chaque instant je pensais te voir tomber malade. Je ne suis pas crédule, mais craintive. Je sais bien qu’un songe n’amène pas un événement, mais j’ai toujours peur que l’événement n’arrive à sa suite. A peine ce maudit rêve m’a-t-il laissé une nuit tranquille, jusqu’à ce que je t’aie vue bien remise et reprendre tes couleurs. Dussé-je avoir mis sans le savoir un intérêt suspect à cet empressement, il est sûr que j’aurais donné tout au monde, pour qu’il se fût montré quand il s’en retourna comme un imbécile. Enfin ma vaine terreur s’en est allée avec ton mauvais visage. Ta santé, ton appétit, ont plus fait que tes plaisanteries ; et je t’ai vue si bien argumenter à table contre mes frayeurs, qu’elles se sont tout à fait dissipées. Pour surcroît de bonheur il revient, et j’en suis charmée à tous égards. Son retour ne m’alarme point, il me rassure ; et sitôt que nous le verrons, je ne craindrai plus rien pour tes jours ni pour mon repos. Cousine, conserve-moi mon amie, et ne sois point en peine de la tienne ; je réponds d’elle tant qu’elle t’aura… Mais, mon Dieu ! qu’ai-je donc qui m’inquiète encore et me serre le cœur sans savoir pourquoi ! Ah ! mon enfant, faudra-t-il un jour qu’une des deux survive à l’autre ? Malheur à celle sur qui doit tomber un sort si cruel ! Elle restera peu digne de vivre, ou sera morte avant sa mort.

Pourrais-tu me dire à propos de quoi je m’épuise en sottes lamentations ? Foin de ces terreurs paniques qui n’ont pas le sens commun ! Au lieu de parler de mort, parlons de mariage ; cela sera plus amusant. Il y a longtemps que cette idée est venue à ton mari ; et s’il ne m’en eût jamais parlé, peut-être ne me fût-elle point venue à moi-même. Depuis lors j’y ai pensé quelquefois, et toujours avec dédain. Fi ! cela vieillit une jeune veuve. Si j’avais des enfants d’un second lit, je me croirais la grand’mère de ceux du premier. Je te trouve aussi fort bonne de faire avec légèreté les honneurs de ton amie, et de regarder cet arrangement comme un soin de ta bénigne charité. Oh bien ! je t’apprends, moi, que toutes les raisons fondées sur tes soucis obligeants ne valent pas la moindre des miennes contre un second mariage.

Parlons sérieusement. Je n’ai pas l’âme assez basse pour faire entrer dans ces raisons la honte de me rétracter d’un engagement téméraire pris avec moi seule, ni la crainte du blâme en faisant mon devoir, ni l’inégalité des fortunes dans un cas où tout l’honneur est pour celui des deux à qui l’autre veut bien devoir la sienne ; mais, sans répéter ce que je t’ai dit tant de fois sur mon humeur indépendante et sur mon éloignement naturel pour le joug du mariage, je me tiens à une seule objection, et je la tire de cette voix si sacrée que personne au monde ne respecte autant que toi. Lève