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Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/326

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tout à fait folle, et ce qui m’en accrut la confiance fut de sentir que je pouvais l’être impunément. Soit que l’exemple de ton retour à toi-même me donnât plus de force pour t’imiter, soit que ma Julie épure tout ce qui l’approche, je me trouvai tout à fait tranquille ; et il ne me resta de mes premières émotions qu’un sentiment très doux, il est vrai, mais calme et paisible, et qui ne demandait rien de plus à mon cœur que la durée de l’état où j’étais.

Oui, chère amie, je suis tendre et sensible aussi bien que toi ; mais je le suis d’une autre manière. Mes affections sont plus vives ; les tiennes sont plus pénétrantes. Peut-être avec des sens plus animés ai-je plus de ressources pour leur donner le change ; et cette même gaieté qui coûte l’innocence à tant d’autres me l’a toujours conservée. Ce n’a pas toujours été sans peine, il faut l’avouer. Le moyen de rester veuve à mon âge, et de ne pas sentir quelquefois que les jours ne sont que la moitié de la vie ? Mais, comme tu l’as dit, et comme tu l’éprouves la sagesse est un grand moyen d’être sage ; car, avec toute ta bonne contenance, je ne te crois pas dans un cas fort différent du mien. C’est alors que l’enjouement vient à mon secours, et fait plus peut-être pour la vertu que n’eussent fait les graves leçons de la raison. Combien de fois dans le silence de la nuit, où l’on ne peut s’échapper à soi-même, j’ai chassé des idées importunes en méditant des tours pour le lendemain ! Combien de fois j’ai sauvé les dangers d’un tête-à-tête par une saillie extravagante ! Tiens, ma chère, il y a toujours, quand on est faible, un moment où la gaieté devient sérieuse ; et ce moment ne viendra point pour moi. Voilà ce que je crois sentir, et de quoi je t’ose répondre.

Après cela, je te confirme librement tout ce que je t’ai dit dans l’Elysée sur l’attachement que j’ai senti naître, et sur tout le bonheur dont j’ai joui cet hiver. Je m’en livrais de meilleur cœur au charme de vivre avec ce que j’aime, en sentant que je ne désirais rien de plus. Si ce temps eût duré toujours, je n’en aurais jamais souhaité un autre. Ma gaieté venait de contentement, et non d’artifice. Je tournais en espièglerie le plaisir de m’occuper de lui sans cesse ; je sentais qu’en me bornant à rire je ne m’apprêtais point de pleurs.

Ma foi, cousine, j’ai cru m’apercevoir quelquefois que le jeu ne lui déplaisait pas trop à lui-même. Le rusé n’était pas fâché d’être fâché ; et il ne s’apaisait avec tant de peine que pour se faire apaiser plus longtemps. J’en tirais occasion de lui tenir des propos assez tendres, en paraissant me moquer de lui ; c’était à qui des deux serait le plus enfant. Un jour qu’en ton absence il jouait aux échecs avec ton mari, et que je jouais au volant avec la Fanchon dans la même salle, elle avait le mot et j’observais notre philosophe. A son air humblement fier et à la promptitude de ses coups, je vis qu’il avait beau jeu. La table était petite, et l’échiquier débordait. J’attendis le moment ; et, sans paraître y tâcher, d’un revers de raquette je renversai l’échec et mat. Tu ne vis de tes jours pareille colère : il était si furieux, que, lui ayant laissé le choix d’un soufflet ou d’un baiser pour ma pénitence, il se détourna quand je lui présentai la joue. Je lui demandai pardon, il fut inflexible. Il m’aurait laissée à genoux si je m’y étais mise. Je finis par lui faire une autre pièce qui lui fit oublier la première, et nous fûmes meilleurs amis que jamais.

Avec une autre méthode, infailliblement je m’en serais moins bien tirée ; et je m’aperçus une fois que, si le jeu fût devenu sérieux, il eût pu trop l’être. C’était un soir qu’il nous accompagnait ce duo si simple et si touchant de Leo, Vado a morir, ben mio. Tu chantais avec assez de négligence ; je n’en faisais pas de même ; et, comme j’avais une main appuyée sur le clavecin, au moment le plus pathétique et où j’étais moi-même émue, il appliqua sur cette main un baiser que je sentis sur mon cœur. Je ne connais pas bien les baisers de l’amour ; mais ce que je peux te dire, c’est que jamais l’amitié, pas même la nôtre, n’en a donné ni reçu de semblable à celui-là. Eh bien ! mon enfant, après de pareils moments que devient-on quand on s’en va rêver seule et qu’on emporte