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Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/270

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publiques pour en exempter des coquins accrédités. Elle jouit du bien qu’elle fait, et le voit profiter. Le bonheur qu’elle goûte se multiplie et s’étend autour d’elle. Toutes les maisons où elle entre, offrent bientôt un tableau de la sienne ; l’aisance et le bien-être y sont une de ses moindres influences, la concorde et les mœurs la suivent de ménage en ménage. En sortant de chez elle ses yeux ne sont frappés que d’objets agréables ; en y rentrant elle en retrouve de plus doux encore ; elle voit partout ce qui plaît à son cœur ; et cette âme si peu sensible à l’amour-propre apprend à s’aimer dans ses bienfaits. Non, milord, je le répète, rien de ce qui touche à Julie n’est indifférent pour la vertu. Ses charmes, ses talents, ses goûts, ses combats, ses fautes, ses regrets, son séjour, ses amis, sa famille, ses peines, ses plaisirs, et toute sa destinée, font de sa vie un exemple unique, que peu de femmes voudront imiter, mais qu’elles aimeront en dépit d’elles.

Ce qui me plaît le plus dans les soins qu’on prend ici du bonheur d’autrui, c’est qu’ils sont tous dirigés par la sagesse, et qu’il n’en résulte jamais d’abus. N’est pas toujours bienfaisant qui veut ; et souvient tel croit rendre de grands services, qui fait de grands maux qu’il ne voit pas, pour un petit bien qu’il aperçoit. Une qualité rare dans les femmes du meilleur caractère, et qui brille éminemment dans celui de Mme de Wolmar, c’est un discernement exquis dans la distribution de ses bienfaits, soit par le choix des moyens de les rendre utiles, soit par le choix des gens sur qui elle les répand. Elle s’est fait des règles dont elle ne se départ point. Elle sait accorder et refuser ce qu’on lui demande sans qu’il y ait ni faiblesse dans sa bonté, ni caprice dans son refus. Quiconque a commis en sa vie une méchante action n’a rien à espérer d’elle que justice, et pardon s’il l’a offensée ; jamais faveur ni protection, qu’elle puisse placer sur un meilleur sujet. Je l’ai vue refuser assez sèchement à un homme de cette espèce une grâce qui dépendait d’elle seule. « Je vous souhaite du bonheur, lui dit-elle, mais je n’y veux pas contribuer, de peur de faire du mal à d’autres en vous mettant en état d’en faire. Le monde n’est pas assez épuisé de gens de bien qui souffrent pour qu’on soit réduit à songer à vous. » Il est vrai que cette dureté lui coûte extrêmement et qu’il lui est rare de l’exercer. Sa maxime est de compter pour bons tous ceux dont la méchanceté ne lui est pas prouvée ; et il y a bien peu de méchants qui n’aient l’adresse de se mettre à l’abri des preuves. Elle n’a point cette charité paresseuse des riches qui payent en argent aux malheureux le droit de rejeter leurs prières, et pour un bienfait imploré ne savent jamais donner que l’aumône. Sa bourse n’est pas inépuisable ; et, depuis qu’elle est mère de famille, elle en sait mieux régler l’usage. De tous les secours dont on peut soulager les malheureux l’aumône est, à la vérité, celui qui coûte le moins de peine ; mais il est aussi le plus passager et le moins solide ; et Julie ne cherche pas à se délivrer d’eux, mais à leur être utile.

Elle n’accorde pas non plus indistinctement des recommandations et des services, sans bien savoir si l’usage qu’on en veut faire est raisonnable et juste. Sa protection n’est jamais refusée à quiconque en a un véritable besoin et mérite de l’obtenir ; mais pour ceux que l’inquiétude ou l’ambition porte à vouloir s’élever et quitter un état où ils sont bien, rarement peuvent-ils l’engager à se mêler de leurs affaires. La condition naturelle à l’homme est de cultiver la terre et de vivre de ses fruits. Le paisible habitant des champs n’a besoin pour sentir son bonheur que de le connaître. Tous les vrais plaisirs de l’homme sont à sa portée ; il n’a que les peines inséparables de l’humanité, des peines que celui qui croit s’en délivrer ne fait qu’échanger contre d’autres plus cruelles. Cet état est le seul nécessaire et le plus utile. Il n’est malheureux que quand les autres le tyrannisent par leur violence, ou le séduisent par l’exemple de leurs vices. C’est en lui que consiste la véritable prospérité d’un pays, la force et la grandeur qu’un peuple tire de lui-même, qui ne dépend en rien des autres nations, qui ne contraint jamais d’attaquer pour se soutenir, et donne les plus sûrs moyens de se défendre. Quand il est question d’estimer la puissance publique, le bel esprit visite les palais du prince, ses ports, ses troupes, ses arsenaux, ses villes ; le vrai politique parcourt les terres et va dans la chaumière