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Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/254

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d’objets qui nourrissent en elle des sentiments d’honneur, et livrée aux plus respectables devoirs de la nature. Ce qui nous sépare des hommes, c’est la nature elle-même, qui nous prescrit des occupations différentes ; c’est cette douce et timide modestie qui, sans songer précisément à la chasteté, en est la plus sûre gardienne ; c’est cette réserve attentive et piquante qui, nourrissant à la fois dans les cœurs des hommes et les désirs et le respect, sert pour ainsi dire de coquetterie à la vertu. Voilà, pourquoi les époux mêmes ne sont pas exceptés de la règle ; voilà pourquoi les femmes les plus honnêtes conservent en général le plus d’ascendant sur leurs maris, parce qu’à l’aide de cette sage et discrète réserve, sans caprice et sans refus, elles savent au sein de l’union la plus tendre les maintenir à une certaine distance, et les empêchent de jamais se rassasier d’elles. Tu conviendras avec moi que ton précepte est trop général pour ne pas comporter des exceptions, et que, n’étant point fondé sur un devoir rigoureux, la même bienséance qui l’établit peut quelquefois en dispenser.

La circonspection que tu fondes sur tes fautes passées est injurieuse à ton état présent : je ne la pardonnerais jamais à ton cœur, et j’ai bien de la peine à la pardonner à ta raison. Comment le rempart qui défend ta personne n’a-t-il pu te garantir d’une crainte ignominieuse ? Comment se peut-il que ma cousine, ma sœur, mon amie, ma Julie, confonde les faiblesse d’une fille trop sensible avec les infidélités d’une femme coupable ? Regarde tout autour de toi, tu n’y verras rien qui ne doive élever et soutenir ton âme. Ton mari, qui en présume tant, et dont tu as l’estime à justifier ; tes enfants, que tu veux former au bien, et qui s’honoreront un jour de t’avoir eue pour mère ; ton vénérable père, qui t’est si cher, qui jouit de ton bonheur, et s’illustre de sa fille plus même que de ses aïeux ; ton amie, dont le sort dépend du tien, et à qui tu dois compte d’un retour auquel elle a contribué ; sa fille, à qui tu dois l’exemple des vertus que tu lui veux inspirer ; ton ami, cent fois plus idolâtre des tiennes que de ta personne, et qui te respecte encore plus que tu ne le redoutes ; toi-même enfin, qui trouves dans ta sagesse le prix des efforts qu’elle t’a coûtés, et qui ne voudras jamais perdre en un moment le fruit de tant de peines ; combien de motifs capables d’animer ton courage te font honte de t’oser défier de toi ? Mais, pour répondre de ma Julie, qu’ai-je besoin de considérer ce qu’elle est ? Il me suffit de savoir ce qu’elle fut durant les erreurs qu’elle déplore. Ah ! si jamais ton cœur eût été capable d’infidélité, je te permettrais de la craindre toujours ; mais, dans l’instant même où tu croyais l’envisager dans l’éloignement, conçois l’horreur qu’elle t’eût faite présente, par celle qu’elle t’inspira dès qu’y penser eût été la commettre.

Je me souviens de l’étonnement avec lequel nous apprenions autrefois qu’il y a des pays où la faiblesse d’une jeune amante est un crime irrémissible, quoique l’adultère d’une femme y porte le doux nom de galanterie, et où l’on se dédommage ouvertement étant mariée de la courte gêne où l’on vivait étant fille. Je sais quelles maximes règnent là-dessus dans le grand monde, où la vertu n’est rien, où tout n’est que vaine apparence, où les crimes s’effacent par la difficulté de les prouver, où la preuve même en est ridicule contre l’usage qui les autorise. Mais toi, Julie, ô toi qui, brûlant d’une flamme pure et fidèle, n’étais coupable qu’aux yeux des hommes, et n’avais rien à te reprocher entre le ciel et toi ; toi qui te faisais respecter au milieu de tes fautes ; toi qui, livrée à d’impuissants regrets, nous forçais d’adorer encore les vertus que tu n’avais plus ; toi qui t’indignais de supporter ton propre mépris quand tout semblait te rendre excusable, oses-tu redouter le crime après avoir payé si cher ta faiblesse ? Oses-tu craindre de valoir moins aujourd’hui que dans les temps qui t’ont tant coûté de larmes ? Non, ma chère ; loin que tes anciens égarements doivent t’alarmer, ils doivent animer ton courage : un repentir si cuisant ne mène point au remords, et quiconque est si sensible à la honte ne sait point braver l’infamie.

Si jamais une âme faible eut des soutiens contre sa faiblesse, ce sont ceux qui s’offrent à toi ; si jamais une âme forte a pu se soutenir elle-même, la tienne a-t-elle besoin d’appui ? Dis-moi donc quels sont les raisonnables motifs de crainte. Toute ta vie n’a été qu’un combat continuel, où, même après ta défaite, l’honneur, le devoir, n’ont cessé de résister, et ont fini par vaincre. Ah ! Julie, croirai-je qu’après