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Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/248

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fut dit l’autre jour dans l’Elysée ne m’eût fait craindre les interprétations. Je ne sais si le philosophe était plus tranquille ; mais quelque temps après, ayant par hasard tourné les yeux sur lui, je l’ai trouvé pâle, changé, et je ne puis te dire quelle peine tout cela m’a fait.

En entrant dans le bosquet j’ai vu mon mari me jeter un coup d’œil et sourire. Il s’est assis entre nous ; et, après un moment de silence, nous prenant tous deux par la main : « Mes enfants, nous a-t-il dit, je commence à voir que mes projets ne seront point vains et que nous pouvons être unis tous trois d’un attachement durable, propre à faire notre bonheur commun et ma consolation dans les ennuis d’une vieillesse qui s’approche. Mais je vous connais tous deux mieux que vous ne me connaissez ; il est juste de rendre les choses égales ; et quoique je n’aie rien de fort intéressant à vous apprendre, puisque vous n’avez plus de secret pour moi, je n’en veux plus avoir pour vous. »

Alors il nous a révélé le mystère de sa naissance, qui jusqu’ici n’avait été connu que de mon père. Quand tu le sauras, tu concevras jusqu’où vont le sang-froid et la modération d’un homme capable de taire six ans un pareil secret à sa femme ; mais ce secret n’est rien pour lui, et il y pense trop peu pour se faire un grand effort de n’en pas parler.

« Je ne vous arrêterai point, nous a-t-il dit, sur les événements de ma vie ; ce qui peut vous importer est moins de connaître mes aventures que mon caractère. Elles sont simples comme lui ; et sachant bien ce que je suis, vous comprendrez aisément ce que j’ai pu faire. J’ai naturellement l’âme tranquille et le cœur froid. Je suis de ces hommes qu’on croit bien injurier en disant qu’ils ne sentent rien, c’est-à-dire qu’ils n’ont point de passion qui les détourne de suivre le vrai guide de l’homme. Peu sensible au plaisir et à la douleur, je n’éprouve que très faiblement ce sentiment d’intérêt et d’humanité qui nous approprie les affections d’autrui. Si j’ai de la peine à voir souffrir les gens de bien, la pitié n’y entre pour rien, car je n’en ai point à voir souffrir les méchants. Mon seul principe actif est le goût naturel de l’ordre ; et le concours bien combiné du jeu de la fortune et des actions des hommes me plaît exactement comme une belle symétrie dans un tableau, ou comme une pièce bien conduite au théâtre. Si j’ai quelque passion dominante, c’est celle de l’observation. J’aime à lire dans les cœurs des hommes ; comme le mien me fait peu d’illusion, que j’observe de sang-froid et sans intérêt, et qu’une longue expérience m’a donné de la sagacité, je ne me trompe guère dans mes jugements ; aussi c’est là toute la récompense de l’amour-propre dans mes études continuelles ; car je n’aime point à faire un rôle, mais seulement à voir jouer les autres : la société m’est agréable pour la contempler, non pour en faire partie. Si je pouvais changer la nature de mon être et devenir un œil vivant je ferais volontiers cet échange. Ainsi mon indifférence pour les hommes ne me rend point indépendant d’eux ; sans me soucier d’en être vu, j’ai besoin de les voir, et sans m’être chers, ils me sont nécessaires.

Les deux premiers états de la société que j’eus occasion d’observer furent les courtisans et les valets ; deux ordres d’hommes moins différents en effet qu’en apparence, et si peu dignes d’être étudiés, si faciles à connaître, que je m’ennuyai d’eux au premier regard. En quittant la cour, où tout est sitôt vu, je me dérobai sans le savoir au péril qui m’y menaçait et dont je n’aurais point échappé. Je changeai de nom ; et, voulant connaître les militaires, j’allai chercher du service chez un prince étranger ; c’est là que j’eus le bonheur d’être utile à votre père, que le désespoir d’avoir tué son ami forçait à s’exposer témérairement et contre son devoir. Le cœur sensible et reconnaissant de ce brave officier commença dès lors à me donner meilleure opinion de l’humanité. Il s’unit à moi d’une amitié à laquelle il m’était impossible de refuser la mienne, et nous ne cessâmes d’entretenir depuis ce temps-là des liaisons qui devinrent plus étroites de jour en jour. J’appris dans ma nouvelle condition que l’intérêt n’est pas, comme je l’avais cru, le seul mobile des actions humaines, et que parmi les foules de préjugés qui combattent la vertu il en est aussi qui la favorisent. Je conçus que le caractère général de l’homme est un amour-propre indifférent par lui-même, bon ou mauvais par les accidents qui le modifient, et qui dépendent des coutumes, des lois, des rangs, de la fortune, et de toute notre police humaine. Je me livrai donc à mon penchant ; et, méprisant la vaine