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Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/23

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Je le sens bien, la vie égale et douce que nous menons depuis deux mois ne s’accorde pas avec ma déclaration précédente, et j’avoue que ce n’est pas sans raison que vous êtes surpris de ce contraste. Vous m’avez d’abord vue au désespoir, vous me trouvez à présent trop paisible ; de là vous accusez mes sentiments d’inconstance et mon cœur de caprice. Ah ! mon ami, ne le jugez-vous point trop sévèrement ? Il faut plus d’un jour pour le connaître : attendez et vous trouverez peut-être que ce cœur qui vous aime n’est pas indigne du vôtre.

Si vous pouviez comprendre avec quel effroi j’éprouvai les premières atteintes du sentiment qui m’unit à vous, vous jugeriez du trouble qu’il dut me causer : j’ai été élevée dans des maximes si sévères, que l’amour le plus pur me paraissait le comble du déshonneur. Tout m’apprenait ou me faisait croire qu’une fille sensible était perdue au premier mot tendre échappé de sa bouche ; mon imagination troublée confondait le crime avec l’aveu de la passion ; et j’avais une si affreuse idée de ce premier pas, qu’à peine voyais-je au delà nul intervalle jusqu’au dernier. L’excessive défiance de moi-même augmenta mes alarmes ; les combats de la modestie me parurent ceux de la chasteté ; je pris le tourment du silence pour l’emportement des désirs. Je me crus perdue aussitôt que j’aurais parlé, et cependant il fallait parler où vous perdre. Ainsi, ne pouvant plus déguiser mes sentiments, je tâchai d’exciter la générosité des vôtres, et, me fiant plus à vous qu’à moi, je voulus, en intéressant votre honneur à ma défense, me ménager des ressources dont je me croyais dépourvue.

J’ai reconnu que je me trompais ; je n’eus pas parlé, que je me trouvai soulagée ; vous n’eûtes pas répondu, que je me sentis tout à fait calme : et deux mois d’expérience m’ont appris que mon cœur trop tendre a besoin d’amour, mais que mes sens n’ont aucun besoin d’amant. Jugez, vous qui aimez la vertu, avec quelle joie je fis cette heureuse découverte. Sortie de cette profonde ignominie où mes terreurs m’avaient plongée, je goûte le plaisir délicieux d’aimer purement. Cet état fait le bonheur de ma vie ; mon humeur et ma santé s’en ressentent ; à peine puis-je en concevoir un plus doux, et l’accord de l’amour et de l’innocence me semble être le paradis sur la terre.

Dès lors je ne vous craignis plus ; et, quand je pris soin d’éviter la solitude avec vous, ce fut autant pour vous que pour moi : car vos yeux et vos soupirs annonçaient plus de transports que de sagesse ; et si vous eussiez oublié l’arrêt que vous avez prononcé vous-même, je ne l’aurais pas oublié.

Ah ! mon ami, que ne puis-je faire passer dans votre âme le sentiment de bonheur et de paix qui règne au fond de la mienne ! Que ne puis-je vous apprendre à jouir tranquillement du plus délicieux état de la vie ! Les charmes de l’union des cœurs se joignent pour nous à ceux de l’innocence : nulle crainte, nulle honte ne trouble notre félicité ; au sein des vrais plaisirs de l’amour, nous pouvons parler de la vertu sans rougir.

E v’é il piacere con l’onestade accanto.

Je ne sais quel triste pressentiment s’élève dans mon sein, et me crie que nous jouissons du seul temps heureux que le ciel nous ait destiné. Je n’entrevois dans l’avenir qu’absence, orages, troubles, contradictions : la moindre altération à notre situation présente me paraît ne pouvoir être qu’un mal. Non, quand un lien plus doux nous unirait à jamais, je ne sais si l’excès du bonheur n’en deviendrait pas bientôt la ruine. Le moment de la possession est une crise de l’amour, et tout changement est dangereux au nôtre. Nous ne pouvons plus qu’y perdre.

Je t’en conjure, mon tendre et unique ami, tâche de calmer l’ivresse des vains désirs que suivent toujours les regrets, le repentir, la tristesse. Goûtons en paix notre situation présente. Tu te plais à m’instruire, et tu sais trop si je me plais à recevoir tes leçons. Rendons-les encore plus fréquentes ; ne nous quittons qu’autant qu’il faut pour la bienséance ; employons à nous écrire les moments que nous ne pouvons passer à nous voir, et profitons d’un temps précieux, après lequel peut-être nous soupirerons un jour. Ah ! puisse notre sort, tel qu’il est, durer autant que notre vie ! L’esprit