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Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/215

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changé d’espèce, ils ont au moins bien changé de forme ; que j’aspire toujours à voir un tiers entre nous, et que je crains autant le tête-à-tête que je le désirais autrefois.

Je compte aller dans deux ou trois jours à Lausanne. Je n’ai vu Julie encore qu’à demi quand je n’ai pas vu sa cousine, cette aimable et chère amie à qui je dois tant, qui partagera sans cesse avec vous mon amitié, mes soins, ma reconnaissance, et tous les sentiments dont mon cœur est resté le maître. A mon retour, je ne tarderai pas à vous en dire davantage. J’ai besoin de vos avis, et je veux m’observer de près. Je sais mon devoir et le remplirai. Quelque doux qu’il me soit d’habiter cette maison, je l’ai résolu, je le jure : si je m’aperçois jamais que je m’y plais trop, j’en sortirai dans l’instant.

Lettre VII de Madame de Wolmar à Madame d’Orbe

Si tu nous avais accordé le délai que nous te demandions, tu aurais eu le plaisir avant ton départ d’embrasser ton protégé. Il arriva avant-hier et voulait t’aller voir aujourd’hui ; mais une espèce de courbature, fruit de la fatigue et du voyage, le retient dans sa chambre, et il a été saigné ce matin. D’ailleurs, j’avais bien résolu, pour te punir, de ne le pas laisser partir sitôt ; et tu n’as qu’à le venir voir ici, ou je promets que tu ne le verras de longtemps. Vraiment cela serait bien imaginé qu’il vît séparément les inséparables !

En vérité, ma cousine, je ne sais quelles vaines terreurs m’avaient fasciné l’esprit sur ce voyage, et j’ai honte de m’y être opposée avec tant d’obstination. Plus je craignais de le revoir, plus je serais fâchée aujourd’hui de ne l’avoir pas vu ; car sa présence a détruit des craintes qui m’inquiétaient encore, et qui pouvaient devenir légitimes à force de m’occuper de lui. Loin que l’attachement que je sens pour lui m’effraye, je crois que s’il m’était moins cher je me défierais plus de moi ; mais je l’aime aussi tendrement que jamais, sans l’aimer de la même manière. C’est de la comparaison de ce que j’éprouve à sa vue, et de ce que j’éprouvais jadis que je tire la sécurité de mon état présent ; et dans des sentiments si divers la différence se fait sentir à proportion de leur vivacité.

Quant à lui, quoique je l’aie reconnu du premier instant, je l’ai trouvé fort changé ; et, ce qu’autrefois je n’aurais guère imaginé possible, à bien des égards il me paraît changé en mieux. Le premier jour il donna quelques signes d’embarras, et j’eus moi-même bien de la peine à lui cacher le mien ; mais il ne tarda pas à prendre le ton ferme et l’air ouvert qui convient à son caractère. Je l’avais toujours vu timide et craintif ; la frayeur de me déplaire, et peut-être la secrète honte d’un rôle peu digne d’un honnête homme, lui donnaient devant moi je ne sais quelle contenance servile et basse dont tu t’es plus d’une fois moquée avec raison. Au lieu de la soumission d’un esclave, il a maintenant le respect d’un ami qui honorer ce qu’il estime ; il tient avec assurance des propos honnêtes ; il n’a pas peur que ses maximes de vertu contrarient ses intérêts ; il ne craint ni de se faire tort, ni de me faire affront, en louant les choses louables ; et l’on sent dans tout ce qu’il dit la confiance d’un homme droit et sûr de lui-même, qui tire de son propre cœur l’approbation qu’il ne cherchait autrefois que dans mes regards. Je trouve aussi que l’usage du monde et l’expérience lui ont ôté ce ton dogmatique et tranchant qu’on prend dans le cabinet ; qu’il est moins prompt à juger les hommes depuis qu’il en a beaucoup observé, moins pressé d’établir des propositions universelles depuis qu’il a tant vu d’exceptions, et qu’en général l’amour de la vérité l’a guéri de l’esprit de système ; de sorte qu’il est devenu moins brillant et plus raisonnable, et qu’on s’instruit beaucoup mieux avec lui depuis qu’il n’est plus si savant.

Sa figure est changée aussi, et n’est pas moins bien ; sa démarche est plus assurée ; sa contenance est plus libre, son port est plus fier : il a rapporté de ses campagnes un certain air martial qui lui sied d’autant mieux, que son geste, vif et prompt quand il s’anime, est d’ailleurs plus grave et plus posé qu’autrefois. C’est un marin dont l’attitude est flegmatique et froide, et le parler bouillant et impétueux. A trente ans passés son visage est celui de l’homme dans sa perfection, et joint au feu de la jeunesse la