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Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/207

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qu’il en soit, Claire se console de valoir moins que Julie, en ce que sans Julie elle vaudrait bien moins encore ; et puis, à te dire la vérité, je crois que nous avions grand besoin l’une de l’autre, et que chacune des deux y perdrait beaucoup si le sort nous eût séparées.

Ce qui me fâche le plus dans les affaires qui me retiennent encore ici, c’est le risque de ton secret toujours prêt à s’échapper de ta bouche. Considère, je t’en conjure, que ce qui te porte à le garder est une raison forte et solide, et que ce qui te porte à le révéler n’est qu’un sentiment aveugle. Nos soupçons même, que ce secret n’en est plus un pour celui qu’il intéresse, nous sont une raison de plus pour ne le lui déclarer qu’avec la plus grande circonspection. Peut-être la réserve de ton mari est-elle un exemple et une leçon pour nous ; car en de pareilles matières il y a souvent une grande différence entre ce qu’on feint d’ignorer et ce qu’on est forcé de savoir. Attends donc, je l’exige, que nous en délibérions encore une fois. Si tes pressentiments étaient fondés et que ton déplorable ami ne fût plus, le meilleur parti qui resterait à prendre serait de laisser son histoire et tes malheurs ensevelis avec lui. S’il vit, comme je l’espère, le cas peut devenir différent ; mais encore faut-il que ce cas se présente. En tout état de cause, crois-tu ne devoir aucun égard aux derniers conseils d’un infortuné dont tous les maux sont ton ouvrage ?

A l’égard des dangers de la solitude, je conçois et j’approuve tes alarmes, quoique je les sache très mal fondées. Tes fautes passées te rendent craintive ; j’en augure d’autant mieux du présent, et tu le serais bien moins s’il te restait plus de sujet de l’être. Mais je ne puis te passer ton effroi sur le sort de notre pauvre ami. A présent que tes affections ont changé d’espèce, crois qu’il ne m’est pas moins cher qu’à toi. Cependant j’ai des pressentiments tout contraires aux tiens, et mieux d’accord avec la raison. Milord Edouard a reçu deux fois de ses nouvelles, et m’a écrit à la seconde qu’il était dans la mer du Sud, ayant déjà passé les dangers dont tu parles. Tu sais cela aussi bien que moi, et tu t’affliges comme si tu n’en savais rien. Mais ce que tu ne sais pas et qu’il faut t’apprendre, c’est que le vaisseau sur lequel il est a été vu, il y a deux mois, à la hauteur des Canaries, faisant voile en Europe. Voilà ce qu’on écrit de Hollande à mon père et dont il n’a pas manqué de me faire part, selon sa coutume de m’instruire des affaires publiques beaucoup plus exactement que des siennes. Le cœur me dit à moi que nous ne serons pas longtemps sans recevoir des nouvelles de notre philosophe, et que tu en seras pour tes larmes, à moins qu’après l’avoir pleuré mort tu ne pleures de ce qu’il est en vie. Mais Dieu merci, tu n’en es plus là.

Deb ! fosse or qui quel miser pur un poco,

Ch’é già di piangere e di viver lasso la !

Voilà ce que j’avais à te répondre. Celle qui t’aime t’offre et partage la douce espérance d’une éternelle réunion. Tu vois que tu n’en as formé le projet ni seule ni la première, et que l’exécution en est plus avancée que tu ne pensais. Prends donc patience encore cet été, ma douce amie ; il vaut mieux tarder à se rejoindre que d’avoir encore à se séparer.

Eh bien ! belle madame, ai-je tenu parole, et mon triomphe est-il complet ? Allons, qu’on se jette à genoux, qu’on baise avec respect cette lettre, et qu’on reconnaisse humblement qu’au moins une fois en la vie Julie de Wolmar a été vaincue en amitié.

Lettre III. A madame d’Orbe

Ma cousine, ma bienfaitrice, mon amie, j’arrive des extrémités de la terre, et j’en rapporte un cœur tout plein de vous. J’ai passé quatre fois la ligne ; j’ai parcouru les deux hémisphères ; j’ai vu les quatre parties du monde ; j’en ai mis le diamètre entre nous ; j’ai fait le tour entier du globe, et n’ai pu vous échapper un moment. On a beau fuir ce qui nous est cher, son image, plus vite que la mer et les vents, nous suit au bout de l’univers ; et partout