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Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/201

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» Nous en disposons maintenant, et nous passons la moitié de l’année éloignées l’une de l’autre. Quoi ! nous aimerions-nous moins ? Chère et tendre amie, nous le sentons toutes deux, combien le temps, l’habitude et tes bienfaits ont rendu notre attachement plus fort et plus indissoluble. Pour moi, ton absence me paraît de jour en jour plus insupportable, et je ne puis plus vivre un instant sans toi. Ce progrès de notre amitié est plus naturel qu’il ne semble ; il a sa raison dans notre situation ainsi que dans nos caractères. A mesure qu’on avance en âge, tous les sentiments se concentrent. On perd tous les jours quelque chose de ce qui nous fut cher, et l’on ne le remplace plus. On meurt ainsi par degrés, jusqu’à ce que, n’aimant enfin que soi-même, on ait cessé de sentir et de vivre avant de cesser d’exister. Mais un cœur sensible se défend de toute sa force contre cette mort anticipée : quand le froid commence aux extrémités, il rassemble autour de lui toute sa chaleur naturelle ; plus il perd, plus il s’attache à ce qui lui reste, et il tient pour ainsi dire au dernier objet par les liens de tous les autres.

Voilà ce qu’il me semble éprouver déjà, quoique jeune encore. Ah ! ma chère, mon pauvre cœur a tant aimé ! Il s’est épuisé de si bonne heure, qu’il vieillit avant le temps ; et tant d’affections diverses l’ont tellement absorbé, qu’il n’y reste plus de place pour des attachements nouveaux. Tu m’as vue successivement fille, amie, amante, épouse et mère. Tu sais si tous ces titres m’ont été chers ? Quelques-uns de ces liens sont détruits, d’autres sont relâchés. Ma mère, ma tendre mère n’est plus ; il ne me reste que des pleurs à donner à sa mémoire, et je ne goûte qu’à moitié le plus doux sentiment de la nature. L’amour est éteint, il l’est pour jamais, et c’est encore une place qui ne sera point remplie. Nous avons perdu ton digne et bon mari, que j’aimais comme la chère moitié de toi-même, et qui méritait si bien ta tendresse et mon amitié. Si mes fils étaient plus grands, l’amour maternel remplirait tous ces vides ; mais cet amour, ainsi que tous les autres, a besoin de communication, et quel retour peut attendre une mère d’un enfant de quatre ou cinq ans ? Nos enfants nous sont chers longtemps avant qu’ils puissent le sentir et nous aimer à leur tour ; et cependant on a si grand besoin de dire combien on les aime à quelqu’un qui nous entende ! Mon mari m’entend, mais il ne me répond pas assez à ma fantaisie ; la tête ne lui en tourne pas comme à moi : sa tendresse pour eux est trop raisonnable ; j’en veux une plus vive et qui ressemble mieux à la mienne. Il me faut une amie, une mère qui soit aussi folle que moi de mes enfants et des siens. En un mot, la maternité me rend l’amitié plus nécessaire encore, par le plaisir de parler sans cesse de mes enfants sans donner de l’ennui. Je sens que je jouis doublement des caresses de mon petit Marcellin quand je te les vois partager. Quand j’embrasse ta fille, je crois te presser contre mon sein. Nous l’avons dit cent fois ; en voyant tous nos petits bambins jouer ensemble, nos cœurs unis les confondent, et nous ne savons plus à laquelle appartient chacun des trois.

Ce n’est pas tout : j’ai de fortes raisons pour te souhaiter sans cesse auprès de moi, et ton absence m’est cruelle à plus d’un égard. Songe à mon éloignement pour toute dissimulation, et à cette continuelle réserve où je vis depuis près de six ans avec l’homme du monde qui m’est le plus cher. Mon odieux secret me pèse de plus en plus et semble chaque jour devenir plus indispensable. Plus l’honnêteté veut que je le révèle, plus la prudence m’oblige à le garder. Conçois-tu quel état affreux c’est pour une femme de porter la défiance, le mensonge et la crainte jusque dans les bras d’un époux, de n’oser ouvrir son cœur à celui qui le possède, et de lui cacher la moitié de sa vie pour assurer le repos de l’autre ? A qui, grand Dieu ! faut-il déguiser mes plus secrètes pensées, et celer l’intérieur d’une âme dont il aurait lieu d’être si content ? A M. de Wolmar, à mon mari, au plus digne époux dont le ciel eût pu récompenser la vertu d’une fille chaste. Pour l’avoir trompé une fois, il faut le tromper tous les jours, et me sentir sans cesse indigne de toutes ses bontés pour moi. Mon cœur n’ose accepter aucun témoignage de son estime ; ses plus tendres caresses me font rougir, et toutes les marques de respect et de considération qu’il me donne se changent dans ma conscience en opprobres et en signes de mépris. Il est bien dur d’avoir à se dire sans cesse : « C’est une