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Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/199

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pas la raison. Il faut qu’une multitude d’objets nouveaux et frappants vous arrachent une partie de l’attention que votre cœur ne donne qu’à celui qui l’occupe. Il faut, pour vous rendre à vous-même, que vous sortiez d’au-dedans de vous, et ce n’est que dans l’agitation d’une vie active que vous pouvez retrouver le repos.

Il se présente pour cette épreuve une occasion qui n’est pas à dédaigner ; il est question d’une entreprise grande, belle, et telle que bien des âges n’en voient pas de semblables. Il dépend de vous d’en être témoin et d’y concourir. Vous verrez le plus grand spectacle qui puisse frapper les yeux des hommes ; votre goût pour l’observation trouvera de quoi se contenter. Vos fonctions seront honorables ; elles n’exigeront, avec les talents que vous possédez, que du courage et de la santé. Vous y trouverez plus de péril que de gêne ; elles ne vous en conviendront que mieux. Enfin votre engagement ne sera pas fort long. Je ne puis vous en dire aujourd’hui davantage, parce que ce projet sur le point d’éclore est pourtant encore un secret dont je ne suis pas le maître. J’ajouterai seulement que si vous négligez cette heureuse et rare occasion, vous ne la retrouverez probablement jamais, et la regretterez peut-être toute votre vie.

J’ai donné ordre à mon coureur, qui vous porte cette lettre, de vous chercher où que vous soyez, et de ne point revenir sans votre réponse ; car elle presse, et je dois donner la mienne avant de partir d’ici.

Lettre XXIV. Réponse

Faites, milord ; ordonnez de moi ; vous ne serez désavoué sur rien. En attendant que je mérite de vous servir, au moins que je vous obéisse.

Lettre XXV de milord Edouard

Puisque vous approuvez l’idée qui m’est venue, je ne veux pas tarder un moment à vous marquer que tout vient d’être conclu, et à vous expliquer de quoi il s’agit, selon la permission que j’en ai reçue en répondant de vous.

Vous savez qu’on vient d’armer à Plimouth une escadre de cinq vaisseaux de guerre, et qu’elle est prête à mettre à la voile. Celui qui doit la commander est M. George Anson, habile et vaillant officier, mon ancien ami. Elle est destinée pour la mer du Sud, où elle doit se rendre par le détroit de Le Maire, et en revenir par les Indes orientales. Ainsi vous voyez qu’il n’est pas question de moins que du tour du monde ; expédition qu’on estime devoir durer environ trois ans. J’aurais pu vous faire inscrire comme volontaire, mais, pour vous donner plus de considération dans l’équipage, j’y ai fait ajouter un titre, et vous êtes couché sur l’état en qualité d’ingénieur des troupes de débarquement : ce qui vous convient d’autant mieux que le génie étant votre première destination, je sais que vous l’avez appris dès votre enfance.

Je compte retourner demain à Londres et vous présenter à M. Anson dans deux jours. En attendant, songez à votre équipage, et à vous pourvoir d’instruments et de livres ; car l’embarquement est prêt, et l’on n’attend plus que l’ordre du départ. Mon cher ami, j’espère que Dieu vous ramènera sain de corps et de cœur de ce long voyage, et qu’à votre retour nous nous rejoindrons pour ne nous séparer jamais.

Lettre XXVI à madame d’Orbe

Je pars, chère et charmante cousine, pour faire le tour du globe ; je vais chercher dans un autre hémisphère la paix dont je n’ai pu jouir dans celui-ci. Insensé que je suis ! Je vais errer dans l’univers sans trouver un lieu pour y reposer mon cœur ; je vais chercher un asile au monde où je puisse être loin de vous ! Mais il faut respecter les volontés d’un ami, d’un bienfaiteur, d’un père. Sans espérer de guérir, il