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Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/177

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j’osai désespérer de la vertu. Votre lettre, plus propre à réveiller les remords qu’à les prévenir, acheva de m’égarer. Mon cœur était si corrompu que ma raison ne put résister aux discours de vos philosophes. Des horreurs dont l’idée n’avait jamais souillé mon esprit osèrent s’y présenter. La volonté les combattait encore, mais l’imagination s’accoutumait à les voir ; et si je ne portais pas d’avance le crime au fond de mon cœur, je n’y portais plus ces résolutions généreuses qui seules peuvent lui résister.

J’ai peine à poursuivre. Arrêtons un moment. Rappelez-vous ce temps de bonheur et d’innocence où ce feu si vif et si doux dont nous étions animés épurait tous nos sentiments, où sa sainte ardeur nous rendait la pudeur plus chère et l’honnêteté plus aimable, où les désirs mêmes ne semblaient naître que pour nous donner l’honneur de les vaincre et d’en être plus dignes l’un de l’autre. Relisez nos premières lettres, songez à ces moments si courts et trop peu goûtés où l’amour se parait à nos yeux de tous les charmes de la vertu, et où nous nous aimions trop pour former entre nous des liens désavoués par elle.

Qu’étions-nous, et que sommes-nous devenus ? Deux tendres amants passèrent ensemble une année entière dans le plus rigoureux silence : leurs soupirs n’osaient s’exhaler, mais leurs cœurs s’entendaient ; ils croyaient souffrir ; et ils étaient heureux. A force de s’entendre, ils se parlèrent ; mais, contents de savoir triompher d’eux-mêmes et de s’en rendre mutuellement l’honorable témoignage, ils passèrent une autre année dans une réserve non moins sévère ; ils se disaient leurs peines, et ils étaient heureux. Ces longs combats furent mal soutenus ; un instant de faiblesse les égara ; ils s’oublièrent dans les plaisirs ; mais s’ils cessèrent d’être chastes, au moins ils étaient fidèles ; au moins le ciel et la nature autorisaient les nœuds qu’ils avaient formés ; au moins la vertu leur était toujours chère ; ils l’aimaient encore et la savaient encore honorer ; ils s’étaient moins corrompus qu’avilis. Moins dignes d’être heureux, ils l’étaient pourtant encore.

Que font maintenant ces amants si tendres, qui brûlaient d’une flamme si pure, qui sentaient si bien le prix de l’honnêteté ? Qui l’apprendra sans gémir sur eux ? Les voilà livrés au crime. L’idée même de souiller le lit conjugal ne leur fait plus d’horreur… ils méditent des adultères ! Quoi ! sont-ils bien les mêmes ? Leurs âmes n’ont-elles point changé ? Comment cette ravissante image que le méchant n’aperçut jamais peut-elle s’effacer des cœurs où elle a brillé ? Comment l’attrait de la vertu ne dégoûte-t-il pas pour toujours du vice ceux qui l’ont une fois connue ? Combien de siècles ont pu produire ce changement étrange ? Quelle longueur de temps put détruire un si charmant souvenir, et faire perdre le vrai sentiment du bonheur à qui l’a pu savourer une fois ? Ah ! si le premier désordre est pénible et lent, que tous les autres sont prompts et faciles ! Prestige des passions, tu fascines ainsi la raison, tu trompes la sagesse et changes la nature avant qu’on s’en aperçoive ! On s’égare un seul moment de la vie, on se détourne d’un seul pas de la droite route ; aussitôt une pente inévitable nous entraîne et nous perd ; on tombe enfin dans le gouffre, et l’on se réveille épouvanté de se trouver couvert de crimes avec un cœur né pour la vertu. Mon bon ami, laissons retomber ce voile : avons-nous besoin de voir le précipice affreux qu’il nous cache pour éviter d’en approcher ? Je reprends mon récit.

M. de Wolmar arriva, et ne se rebuta pas du changement de mon visage. Mon père ne me laissa pas respirer. Le deuil de ma mère allait finir, et ma douleur était à l’épreuve du temps. Je ne pouvais alléguer ni l’un ni l’autre pour éluder ma promesse ; il fallut l’accomplir. Le jour qui devait m’ôter pour jamais à vous et à moi me parut le dernier de ma vie. J’aurais vu les apprêts de ma sépulture avec moins d’effroi que ceux de mon mariage. Plus j’approchais du moment fatal, moins je pouvais déraciner de mon cœur mes premières affections : elles s’irritaient par mes efforts pour les éteindre. Enfin, je me lassai de combattre inutilement. Dans l’instant même où j’étais prête à jurer à un autre un éternelle fidélité, mon cœur vous jurait encore un amour éternel, et je fus menée au temple comme une victime impure qui souille le sacrifice où l’on va l’immoler.

Arrivée à l’église, je sentis en entrant une sorte d’émotion que je n’avais jamais éprouvée.