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Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/17

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Non, monsieur, après ce que vous avez paru sentir, après ce que vous m’avez osé dire, un homme tel que vous avez feint d’être ne part point ; il fait plus.

Réponse

Je n’ai rien feint qu’une passion modérée dans un cœur au désespoir. Demain vous serez contente, et, quoi que vous en puissiez dire, j’aurai moins fait que de partir.

III. Billet de Julie

Insensé ! si mes jours te sont chers, crains d’attenter aux tiens. Je suis obsédée, et ne puis ni vous parler ni vous écrire jusqu’à demain. Attendez.

Lettre IV de Julie

Il faut donc l’avouer enfin, ce fatal secret trop mal déguisé ! Combien de fois j’ai juré qu’il ne sortirait de mon cœur qu’avec la vie ! La tienne en danger me l’arrache ; il m’échappe, et l’honneur est perdu. Hélas ! j’ai trop tenu parole ; est-il une mort plus cruelle que de survivre à l’honneur ?

Que dire ? comment rompre un si pénible silence ? ou plutôt n’ai-je pas déjà tout dit, et ne m’as-tu pas trop entendue ? Ah ! tu en as trop vu pour ne pas deviner le reste ! Entraînée par degrés dans les pièges d’un vil séducteur, je vois, sans pouvoir m’arrêter, l’horrible précipice où je cours. Homme artificieux ! c’est bien plus mon amour que le tien qui fait ton audace. Tu vois l’égarement de mon cœur, tu t’en prévaux pour me perdre ; et quand tu me rends méprisable, le pire de mes maux est d’être forcée à te mépriser. Ah ! malheureux, je t’estimais, et tu me déshonores ! crois-moi, si ton cœur était fait pour jouir en paix de ce triomphe, il ne l’eût jamais obtenu.

Tu le sais, tes remords en augmenteront ; je n’avais point dans l’âme des inclinations vicieuses. La modestie et l’honnêteté m’étaient chères ; j’aimais à les nourrir dans une vie simple et laborieuse. Que m’ont servi des soins que le ciel a rejetés ! Dès le premier jour que j’eus le malheur de te voir, je sentis le poison qui corrompt mes sens et ma raison ; je le sentis du premier instant, et tes yeux, tes sentiments, tes discours, ta plume criminelle, le rendent chaque jour plus mortel.

Je n’ai rien négligé pour arrêter le progrès de cette passion funeste. Dans l’impuissance de résister, j’ai voulu me garantir d’être attaquée ; tes poursuites ont trompé ma vaine prudence. Cent fois j’ai voulu me jeter aux pieds des auteurs de mes jours, cent fois j’ai voulu leur ouvrir mon cœur coupable ; ils ne peuvent connaître ce qui s’y passe ; ils voudront appliquer des remèdes ordinaires à un mal désespéré : ma mère est faible et sans autorité ; je connais l’inflexible sévérité de mon père, et je ne ferai que perdre et déshonorer moi, ma famille, et toi-même. Mon amie est absente, mon frère n’est plus ; je ne trouve aucun protecteur au monde contre l’ennemi qui me poursuit ; j’implore en vain le ciel, le ciel est sourd aux prières des faibles. Tout fomente l’ardeur qui me dévore ; tout m’abandonne à moi-même, ou plutôt tout me livre à toi ; la nature entière semble être ta complice ; tous mes efforts sont vains, je t’adore en dépit de moi-même. Comment mon cœur, qui n’a pu résister dans toute sa force, céderait-il maintenant à demi ? comment ce cœur, qui ne sait rien dissimuler, te cacherait-il le reste de sa faiblesse ? Ah ! le premier pas, qui coûte le plus ; était celui qu’il ne fallait pas faire ; comment m’arrêterais-je aux autres ? Non ; de ce premier pas je me sens entraîner dans l’abîme, et tu peux me rendre aussi malheureuse qu’il te plaira.

Tel est l’état affreux où je me vois, que je ne puis plus avoir recours qu’à celui qui m’y a réduite, et que, pour me garantir de ma perte, tu dois être mon unique défenseur contre toi. Je pouvais, je le sais, différer cet aveu de mon désespoir ; je pouvais quelque temps déguiser ma honte, et céder par degrés pour m’en imposer à moi-même. Vaine adresse qui pouvait flatter mon amour-propre, et non pas sauver ma vertu ! Va, je vois trop, je sens trop où mène la première faute, et je ne cherchais pas à préparer ma ruine, mais à l’éviter.