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Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/159

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est fait ; l’empire de l’amour est éteint dans une âme livrée au seul désespoir. Je consacre le reste de mes jours à pleurer la meilleure des mères ; je saurai lui sacrifier des sentiments qui lui ont coûté la vie ; je serais trop heureuse qu’il m’en coûtât assez de les vaincre, pour expier tout ce qu’ils lui ont fait souffrir. Ah ! si son esprit immortel pénètre au fond de mon cœur, il sait bien que la victime que je lui sacrifie n’est pas tout à fait indigne d’elle. Partagez un effort que vous m’avez rendu nécessaire. S’il vous reste quelque respect pour la mémoire d’un nœud si cher et si funeste, c’est par lui que je vous conjure de me fuir à jamais, de ne plus m’écrire, de ne plus aigrir mes remords, de me laisser oublier, s’il se peut, ce que nous fûmes l’un à l’autre. Que mes yeux ne vous voient plus ; que je n’entende plus prononcer votre nom ; que votre souvenir ne vienne plus agiter mon cœur. J’ose parler encore au nom d’un amour qui ne doit plus être ; à tant de sujets de douleur n’ajoutez pas celui de voir son dernier vœu méprisé. Adieu donc pour la dernière fois, unique et cher… Ah ! fille insensée !… Adieu pour jamais.

Lettre VI à madame d’Orbe

Enfin le voile est déchiré ; cette longue illusion s’est évanouie ; cet espoir si doux s’est éteint ; il ne me reste pour aliment d’une flamme éternelle qu’un souvenir amer et délicieux qui soutient ma vie et nourrit mes tourments du vain sentiment d’un bonheur qui n’est plus.

Est-il donc vrai que j’ai goûté la félicité suprême ? Suis-je bien le même être qui fut heureux un jour ? Qui peut sentir ce que je souffre n’est-il pas né pour toujours souffrir ? Qui put jouir des biens que j’ai perdus peut-il les perdre et vivre encore, et des sentiments si contraires peuvent-ils germer dans un même cœur ? Jours de plaisir et de gloire, non, vous n’étiez pas d’un mortel ; vous étiez trop beaux pour devoir être périssables. Une douce extase absorbait toute votre durée, et la rassemblait en un point comme celle de l’éternité. Il n’y avait pour moi ni passé ni avenir, et je goûtais à la fois les délices de mille siècles. Hélas ! vous avez disparu comme un éclair. Cette éternité de bonheur ne fut qu’un instant de ma vie. Le temps a repris sa lenteur dans les moments de mon désespoir, et l’ennui mesure par longues années le reste infortuné de mes jours.

Pour achever de me les rendre insupportables, plus les afflictions m’accablent, plus tout ce qui m’était cher semble se détacher de moi. Madame, il se peut que vous m’aimiez encore ; mais d’autres soins vous appellent, d’autres devoirs vous occupent. Mes plaintes que vous écoutiez avec intérêt sont maintenant indiscrètes. Julie, Julie elle-même se décourage et m’abandonne. Les tristes remords ont chassé l’amour. Tout est changé pour moi ; mon cœur seul est toujours le même, et mon sort en est plus affreux.

Mais qu’importe ce que je suis et ce que je dois être ? Julie souffre, est-il temps de songer à moi ? Ah ! ce sont ses peines qui rendent les miennes plus amères. Oui, j’aimerais mieux qu’elle cessât de m’aimer et qu’elle fût heureuse… Cesser de m’aimer !… l’espère-t-elle ?… Jamais, jamais. Elle a beau me défendre de la voir et de lui écrire. Ce n’est pas le tourment qu’elle s’ôte, hélas ! c’est le consolateur. La perte d’une tendre mère la doit-elle priver d’un plus tendre ami ? Croit-elle soulager ses maux en les multipliant ? O amour ! est-ce à tes dépens qu’on peut venger la nature ?

Non, non ; c’est en vain qu’elle prétend m’oublier. Son tendre cœur pourra-t-il se séparer du mien ? Ne le retiens-je pas en dépit d’elle ? Oublie-t-on des sentiments tels que nous les avons éprouvés, et peut-on s’en souvenir sans les éprouver encore ? L’amour vainqueur fit le malheur de sa vie ; l’amour vaincu ne la rendra que plus à plaindre. Elle passera ses jours dans la douleur, tourmentée à la fois de vains regrets et de vains désirs, sans pouvoir jamais contenter ni l’amour ni la vertu.

Ne croyez pas pourtant qu’en plaignant ses erreurs je me dispense de les respecter. Après tant de sacrifices, il est trop tard pour apprendre à désobéir. Puisqu’elle commande, il suffit ; elle n’entendra plus parler de moi. Jugez si mon sort est affreux. Mon plus grand désespoir n’est pas de renoncer à elle. Ah ! c’est dans son cœur que sont mes douleurs les plus vives, et je suis plus malheureux de son infortune que de