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Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/145

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spectateurs assez enfants pour aller voir cette imitation. La Bruyère ne concevait pas comment un spectacle aussi superbe que l’Opéra pouvait l’ennuyer à si grands frais. Je le conçois bien, moi, qui ne suis pas un La Bruyère ; et je soutiens que, pour tout homme qui n’est pas dépourvu du goût des beaux-arts, la musique française, la danse et le merveilleux mêlés ensemble, feront toujours de l’Opéra de Paris le plus ennuyeux spectacle qui puisse exister. Après tout, peut-être n’en faut-il pas aux Français de plus parfaits, au moins quant à l’exécution : non qu’ils ne soient très en état de connaître la bonne, mais parce qu’en ceci le mal les amuse plus que le bien. Ils aiment mieux railler qu’applaudir ; le plaisir de la critique les dédommage de l’ennui du spectacle ; et il leur est plus agréable de s’en moquer, quand ils n’y sont plus, que de s’y plaire tandis qu’ils y sont.

Lettre XXIV de Julie

Oui, oui, je le vois bien, l’heureuse Julie t’est toujours chère. Ce même feu qui brillait jadis dans tes yeux se fait sentir dans ta dernière lettre : j’y retrouve toute l’ardeur qui m’anime, et la mienne s’en irrite encore. Oui, mon ami, le sort a beau nous séparer, pressons nos cœurs l’un contre l’autre, conservons par la communication leur chaleur naturelle contre le froid de l’absence et du désespoir, et que tout ce qui devrait relâcher notre attachement ne serve qu’à le resserrer sans cesse.

Mais admire ma simplicité ; depuis que j’ai reçu cette lettre, j’éprouve quelque chose des charmants effets dont elle parle ; et ce badinage du talisman, quoique inventé par moi-même, ne laisse pas de me séduire et de me paraître une vérité. Cent fois le jour, quand je suis seule, un tressaillement me saisit comme si je te sentais près de moi. Je m’imagine que tu tiens mon portrait, et je suis si folle que je crois sentir l’impression des caresses que tu lui fais et des baisers que tu lui donnes ; ma bouche croit les recevoir, mon tendre cœur croit les goûter. O douces illusions ! ô chimères ! dernières ressources des malheureux ! ah ! s’il se peut, tenez-nous lieu de réalité ! Vous êtes quelque chose encore à ceux pour qui le bonheur n’est plus rien.

Quant à la manière dont je m’y suis prise pour avoir ce portrait, c’est bien un soin de l’amour ; mais crois que s’il était vrai qu’il fît des miracles, ce n’est pas celui-là qu’il aurait choisi. Voici le mot de l’énigme. Nous eûmes il y a quelque temps ici un peintre en miniature venant d’Italie ; il avait des lettres de milord Edouard, qui peut-être en les lui donnant avait en vue ce qui est arrivé. M. d’Orbe voulut profiter de cette occasion pour avoir le portrait de ma cousine ; je voulus l’avoir aussi. Elle et ma mère voulurent avoir le mien, et à ma prière le peintre en fit secrètement une seconde copie. Ensuite, sans m’embarrasser de copie ni d’original, je choisis subtilement le plus ressemblant des trois pour te l’envoyer. C’est une friponnerie dont je ne me suis pas fait un grand scrupule ; car un peu de ressemblance de plus ou de moins n’importe guère à ma mère et à ma cousine ; mais les hommages que tu rendrais à une autre figure que la mienne seraient une espèce d’infidélité d’autant plus dangereuse que mon portrait serait mieux que moi ; et je ne veux point, comme que ce soit, que tu prennes du goût pour des charmes que je n’ai pas. Au reste, il n’a pas dépendu de moi d’être un peu plus soigneusement vêtue ; mais on ne m’a pas écoutée, et mon père lui-même a voulu que le portrait demeurât tel qu’il est. Je te prie au moins de croire qu’excepté la coiffure, cet ajustement n’a point été pris sur le mien, que le peintre a tout fait de sa grâce et qu’il a orné ma personne des ouvrages de son imagination.

Lettre XXV à Julie

Il faut, chère Julie, que je te parle encore de ton portrait ; non plus dans ce premier enchantement auquel tu fus si sensible, mais au contraire avec le regret d’un homme abusé par un faux espoir, et que rien ne peut dédommager de ce qu’il a perdu. Ton portrait a de la grâce et de la beauté, même de la tienne ; il