Ouvrir le menu principal

Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/138

Cette page n’a pas encore été corrigée


une longue habitude, quand elles ont assez de constance pour l’acquérir, leur tient lieu d’un sentiment assez vif : celle qui peuvent supporter un attachement de dix ans le gardent ordinairement toute leur vie, et elles aiment leurs vieux amis plus tendrement, plus sûrement au moins que leurs jeunes amants.

Une remarque assez commune, qui semble être à la charge des femmes, est qu’elles font tout en ce pays, et par conséquent plus de mal que de bien ; mais ce qui les justifie est qu’elles font le mal poussées par les hommes, et le bien de leur propre mouvement. Ceci ne contredit point ce que je disais ci-devant, que le cœur n’entre pour rien dans le commerce des deux sexes ; car la galanterie française a donné aux femmes un pouvoir universel qui n’a besoin d’aucun tendre sentiment pour se soutenir. Tout dépend d’elles : rien ne se fait que par elles ou pour elles ; l’Olympe et le Parnasse, la gloire et la fortune, sont également sous leurs lois. Les livres n’ont de prix, les auteurs n’ont d’estime, qu’autant qu’il plaît aux femmes de leur en accorder ; elles décident souverainement des plus hautes connaissances, ainsi que des plus agréables. Poésie, littérature, histoire, philosophie, politique même ; on voit d’abord au style de tous les livres qu’ils sont écrits pour amuser de jolies femmes, et l’on vient de mettre la Bible en histoires galantes. Dans les affaires, elles ont pour obtenir ce qu’elles demandent un ascendant naturel jusque sur leurs maris, non parce qu’ils sont leurs maris, mais parce qu’ils sont hommes, et qu’il est convenu qu’un homme ne refusera rien à aucune femme, fût-ce même la sienne.

Au reste cette autorité ne suppose ni attachement ni estime, mais seulement de la politesse et de l’usage du monde ; car d’ailleurs il n’est pas moins essentiel à la galanterie française de mépriser les femmes que de les servir. Ce mépris est une sorte de titre qui leur en impose : c’est un témoignage qu’on a vécu assez avec elles pour les connaître. Quiconque les respecterait passerait à leurs yeux pour un novice, un paladin, un homme qui n’a connu les femmes que dans les romans. Elles se jugent avec tant d’équité que les honorer serait être indigne de leur plaire ; et la première qualité de l’homme à bonnes fortunes est d’être souverainement impertinent.

Quoi qu’il en soit, elles ont beau se piquer de méchanceté, elles sont bonnes en dépit d’elles ; et voici à quoi surtout leur bonté de cœur est utile. En tout pays les gens chargés de beaucoup d’affaires sont toujours repoussants et sans commisération ; et Paris étant le centre des affaires du plus grand peuple de l’Europe, ceux qui les font sont aussi les plus durs des hommes. C’est donc aux femmes qu’on s’adresse pour avoir des grâces ; elles sont le recours des malheureux ; elles ne ferment point l’oreille à leurs plaintes ; elles les écoutent, les consolent et les servent. Au milieu de la vie frivole qu’elles mènent, elles savent dérober des moments à leurs plaisirs pour les donner à leur bon naturel ; et si quelques-unes font un infâme commerce des services qu’elles rendent, des milliers d’autres s’occupent tous les jours gratuitement à secourir le pauvre de leur bourse et l’opprimé de leur crédit. Il est vrai que leurs soins sont souvent indiscrets, et qu’elles nuisent sans scrupule au malheureux qu’elles ne connaissent pas, pour servir le malheureux qu’elles connaissent ; mais comment connaître tout le monde dans un si grand pays, et que peut faire de plus la bonté d’âme séparée de la véritable vertu, dont le plus sublime effort n’est pas tant de faire le bien que de ne jamais mal faire ? A cela près, il est certain qu’elles ont du penchant au bien, qu’elles en font beaucoup, qu’elles le font de bon cœur, que ce sont elles seules qui conservent dans Paris le peu d’humanité qu’on y voit régner encore, et que sans elles on verrait les hommes avides et insatiables s’y dévorer comme des loups.

Voilà ce que je n’aurais point appris si je m’en étais tenu aux peintures des faiseurs de romans et de comédies, lesquels voient plutôt dans les femmes des ridicules qu’ils partagent que les bonnes qualités qu’ils n’ont pas, ou qui peignent des chefs-d’œuvre de vertus qu’elles se dispensent d’imiter en les traitant de chimères, au lieu de les encourager au bien en louant celui qu’elles font réellement. Les romans