Ouvrir le menu principal

Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/125

Cette page n’a pas encore été corrigée


vous diriez que ce sont autant de marionnettes clouées sur la même planche, ou tirées par le même fil.

Or, comme il n’est pas possible que tous ces gens qui font exactement la même chose soient exactement affectés de même, il est clair qu’il faut les pénétrer par d’autres moyens pour les connaître ; il est clair que tout ce jargon n’est qu’un vain formulaire, et sert moins à juger des mœurs que du ton qui règne à Paris. On apprend ainsi les propos qu’on y tient, mais rien de ce qui peut servir à les apprécier. J’en dis autant de la plupart des écrits nouveaux ; j’en dis autant de la scène même, qui depuis Molière est bien plus un lieu où se débitent de jolies conversations que la représentation de la vie civile. Il y a ici trois théâtres, sur deux desquels on représente des êtres chimériques, savoir : sur l’un, des arlequins, des pantalons, des scaramouches ; sur l’autre, des dieux, des diables, des sorciers. Sur le troisième on représente ces pièces immortelles dont la lecture nous faisait tant de plaisir, et d’autres plus nouvelles qui paraissent de temps en temps sur la scène. Plusieurs de ces pièces sont tragiques, mais peu touchantes ; et si l’on y trouve quelques sentiments naturels et quelque vrai rapport au cœur humain, elles n’offrent aucune sorte d’instruction sur les mœurs particulières du peuple qu’elles amusent.

L’institution de la tragédie avait, chez ses inventeurs, un fondement de religion qui suffisait pour l’autoriser. D’ailleurs, elle offrait aux Grecs un spectacle instructif et agréable dans les malheurs des Perses leurs ennemis, dans les crimes et les folies des rois dont ce peuple s’était délivré. Qu’on représente à Berne, à Zurich, à la Haye, l’ancienne tyrannie de la maison d’Autriche, l’amour de la patrie et de la liberté nous rendra ces pièces intéressantes. Mais qu’on me dise de quel usage sont ici les tragédies de Corneille, et ce qu’importe au peuple de Paris Pompée ou Sertorius. Les tragédies grecques roulaient sur des événements réels ou réputés tels par les spectateurs, et fondés sur des traditions historiques. Mais que fait une flamme héroïque et pure dans l’âme des grands ? Ne dirait-on pas que les combats de l’amour et de la vertu leur donnent souvent de mauvaises nuits, et que le cœur a beaucoup à faire dans les mariages des rois ? Juge de la vraisemblance et de l’utilité de tant de pièces, qui roulent toutes sur ce chimérique sujet !

Quant à la comédie, il est certain qu’elle doit représenter au naturel les mœurs du peuple pour lequel elle est faite, afin qu’il s’y corrige de ses vices et de ses défauts, comme on ôte devant un miroir les taches de son visage. Térence et Plaute se trompèrent dans leur objet ; mais avant eux Aristophane et Ménandre avaient exposé aux Athéniens les mœurs athéniennes ; et, depuis, le seul Molière peignit plus naïvement encore celles des Français du siècle dernier à leurs propres yeux. Le tableau a changé ; mais il n’est plus revenu de peintre. Maintenant on copie au théâtre les conversations d’une centaine de maisons de Paris. Hors de cela, on n’y apprend rien des mœurs des Français. Il y a dans cette grande ville cinq ou six cent mille âmes dont il n’est jamais question sur la scène. Molière osa peindre des bourgeois et des artisans aussi bien que des marquis ; Socrate faisait parler des cochers, menuisiers, cordonniers, maçons. Mais les auteurs d’aujourd’hui, qui sont des gens d’un autre air, se croiraient déshonorés s’ils savaient ce qui se passe au comptoir d’un marchand ou dans la boutique d’un ouvrier ; il ne leur faut que des interlocuteurs illustres, et ils cherchent dans le rang de leurs personnages l’élévation qu’ils ne peuvent tirer de leur génie. Les spectateurs eux-mêmes sont devenus si délicats, qu’ils craindraient de se compromettre à la comédie comme en visite, et ne daigneraient pas aller voir en représentation des gens de moindre condition qu’eux. Ils sont comme les seuls habitants de la terre : tout le reste n’est rien à leurs yeux. Avoir un carrosse, un suisse, un maître d’hôtel, c’est être comme tout le monde. Pour être comme tout le monde, il faut être comme très peu de gens. Ceux qui vont à pied ne sont pas du monde ; ce sont des bourgeois, des hommes du peuple, des gens de l’autre monde ; et l’on dirait qu’un carrosse n’est pas tant nécessaire pour se