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Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/119

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c’est assurément le sien ; on ne vit de la vie une fille si bouffonnement amoureuse. Ce bon M. d’Orbe, à qui de son côté la tête en tourne, est enchanté d’un accueil si folâtre. Moins difficile que tu n’étais autrefois, il se prête avec plaisir à la plaisanterie, et prend pour un chef-d’œuvre de l’amour l’art d’égayer sa maîtresse. Pour elle, on a beau la prêcher, lui représenter la bienséance, lui dire que si près du terme elle doit prendre un maintien plus sérieux, plus grave, et faire un peu mieux les honneurs de l’état qu’elle est prête à quitter ; elle traite tout cela de sottes simagrées ; elle soutient en face à M. d’Orbe que le jour de la cérémonie elle sera de la meilleure humeur du monde, et qu’on ne saurait aller trop gaiement à la noce. Mais la petite dissimulée ne dit pas tout : je lui ai trouvé ce matin les yeux rouges, et je parie bien que les pleurs de la nuit payent les ris de la journée. Elle va former de nouvelles chaînes qui relâcheront les doux liens de l’amitié ; elle va commencer une manière de vivre différente de celle qui lui fut chère ; elle était contente et tranquille, elle va courir les hasards auxquels le meilleur mariage expose ; et, quoi qu’elle en dise, comme une eau pure et calme commence à se troubler aux approches de l’orage, son cœur timide et chaste ne voit point sans quelque alarme le prochain changement de son sort.

O mon ami, qu’ils sont heureux ! ils s’aiment ; ils vont s’épouser ; ils jouiront de leur amour sans obstacles, sans craintes, sans remords. Adieu, adieu ; je n’en puis dire davantage.

P.- S. ─ Nous n’avons vu milord Edouard qu’un moment, tant il était pressé de continuer sa route. Le cœur plein de ce que nous lui devons, je voulais lui montrer mes sentiments et les tiens ; mais j’en ai eu une espèce de honte. En vérité, c’est faire injure à un homme comme lui de le remercier de rien.

Lettre XVI à Julie

Que les passions impétueuses rendent les hommes enfants ! Qu’un amour forcené se nourrit aisément de chimères et qu’il est aisé de donner le change à des désirs extrêmes par les plus frivoles objets ! J’ai reçu ta lettre avec les mêmes transports que m’aurait causés ta présence ; et, dans l’emportement de ma joie, un vain papier me tenait lieu de toi. Un des plus grands maux de l’absence, et le seul auquel la raison ne peut rien, c’est l’inquiétude sur l’état actuel de ce qu’on aime. Sa santé, sa vie, son repos, son amour, tout échappe à qui craint de tout perdre ; on n’est pas plus sûr du présent que de l’avenir, et tous les accidents possibles se réalisent sans cesse dans l’esprit d’un amant qui les redoute. Enfin je respire ; je vis, tu te portes bien, tu m’aimes : ou plutôt il y a dix jours que tout cela était vrai ; mais qui me répondra d’aujourd’hui ? O absence ! ô tourment ! ô bizarre et funeste état où l’on ne peut jouir que du moment passé, et où le présent n’est point encore !

Quand tu ne m’aurais pas parlé de l’inséparable, j’aurais reconnu sa malice dans la critique de ma relation, et sa rancune dans l’apologie du Marini ; mais, s’il m’était permis de faire la mienne, je ne resterais pas sans réplique.

Premièrement, ma cousine (car c’est à elle qu’il faut répondre), quant au style, j’ai pris celui de la chose ; j’ai tâché de vous donner à la fois l’idée et l’exemple du ton des conversations à la mode ; et, suivant un ancien précepte, je vous ai écrit à peu près comme on parle en certaines sociétés. D’ailleurs ce n’est pas l’usage des figures, mais leur choix, que je blâme dans le cavalier Marin. Pour peu qu’on ait de chaleur dans l’esprit, on a besoin de métaphores et d’expressions figurées pour se faire entendre. Vos lettres mêmes en sont pleines sans que vous y songiez, et je soutiens qu’il n’y a qu’un géomètre et un sot qui puissent parler sans figures. En effet, un même jugement n’est-il pas susceptible de cent degré de force ? Et comment déterminer celui de ces degré qu’il doit avoir, sinon par le tour qu’on lui donne ? Mes propres phrases me font rire, je l’avoue, et je les trouve absurdes, grâce au soin que vous avez pris de les isoler ; mais laissez-les où je les ai mises, vous les trouverez claires, et même énergiques. Si ces yeux éveillés que vous savez si bien faire parler étaient séparés l’un de l’autre, et de votre visage, cousine,