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Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/10

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Mais soyons justes envers les femmes ; la cause de leur désordre est moins en elles que dans nos mauvaises institutions.

Depuis que tous les sentiments de la nature sont étouffés par l’extrême inégalité, c’est de l’inique despotisme des pères que viennent les vices et les malheurs des enfants ; c’est dans des nœuds forcés et mal assortis que, victimes de l’avarice ou de la vanité des parents, de jeunes femmes effacent, par un désordre dont elles font gloire, le scandale de leur première honnêteté. Voulez-vous donc remédier au mal, remontez à sa source. S’il y a quelque réforme à tenter dans les mœurs publiques, c’est par les mœurs domestiques qu’elle doit commencer ; et cela dépend absolument des pères et mères. Mais ce n’est point ainsi qu’on dirige les instructions ; vos lâches auteurs ne prêchent jamais que ceux qu’on opprime ; et la morale des livres sera toujours vaine, parce qu’elle n’est que l’art de faire sa cour au plus fort.

N. Assurément la vôtre n’est pas servile ; mais à force d’être libre, ne l’est-elle point trop ? Est-ce assez qu’elle aille à la source du mal ? Ne craignez-vous point qu’elle en fasse ?

R. Du mal ? A qui ? Dans des temps d’épidémie et de contagion, quand tout est atteint dès l’enfance, faut-il empêcher le débit des drogues bonnes aux malades, sous prétexte qu’elles pourraient nuire aux gens sains ? Monsieur, nous pensons si différemment sur ce point que, si l’on pouvait espérer quelque succès pour ces lettres, je suis très persuadé qu’elles feraient plus de bien qu’un meilleur livre.

N. Il est vrai que vous avez une excellente prêcheuse. Je suis charmé de vous voir raccommodé avec les femmes ; j’étais fâché que vous leur défendissiez de nous faire des sermons.

R. Vous êtes pressant, il faut me taire ; je ne suis ni assez fou ni assez sage pour avoir raison ; laissons cet os à ronger à la critique.

N. Bénignement : de peur qu’elle n’en manque. Mais n’eût-on sur tout le reste rien à dire à tout autre, comment passer au sévère censeur des spectacles les situations vives et les sentiments passionnés dont tout ce recueil est rempli ? Montrez-moi une scène de théâtre qui forme un tableau pareil à ceux du bosquet de Clarens et du cabinet de toilette. Relisez la lettre sur les spectacles, relisez ce recueil… Soyez conséquent, ou quittez vos principes… Que voulez-vous qu’on pense ?

R. Je veux, monsieur, qu’un critique soit conséquent lui-même, et qu’il ne juge qu’après avoir examiné. Relisez mieux l’écrit que vous venez de citer ; relisez aussi la préface de Narcisse, vous y verrez la réponse à l’inconséquence que vous me reprochez. Les étourdis qui prétendent en trouver dans le Devin du Village en trouveront sans doute bien plus ici. Ils feront leur métier : mais vous…

N. Je me rappelle deux passages… Vous estimez peu vos contemporains.

R. Monsieur, je suis aussi leur contemporain. Oh ! que ne suis-je né dans un siècle où je dusse jeter ce recueil au feu !

N. Vous outrez, à votre ordinaire ; mais, jusqu’à certain point, vos maximes sont assez justes. Par exemple, si votre Héloïse eût été toujours sage, elle instruirait beaucoup moins ; car à qui servirait-elle de modèle ? C’est dans les siècles les plus dépravés qu’on aime les leçons de la morale la plus parfaite. Cela dispense de les pratiquer ; et l’on contente à peu de frais, par une lecture oisive, un reste de goût pour la vertu.

R. Sublimes auteurs, rabaissez un peu vos modèles, si vous voulez qu’on cherche à les imiter. A qui vantez-vous la pureté qu’on n’a point souillée ? Eh ! parlez-nous de celle qu’on peut recouvrer ; peut-être au moins quelqu’un pourra vous entendre.

N. Votre jeune homme a déjà fait ces réflexions ; mais n’importe, on ne vous fera pas moins un crime d’avoir dit ce qu’on fait, pour montrer ensuite ce qu’on devrait faire. Sans compter qu’inspirer l’amour aux filles et la réserve aux femmes, c’est renverser l’ordre établi, et ramener toute cette petite morale que la philosophie a proscrite. Quoi que vous en puissiez dire, l’amour dans les filles est indécent et scandaleux, et il n’y a qu’un mari qui puisse autoriser un amant. Quelle étrange maladresse que d’être indulgent pour des filles qui ne doivent point vous lire, et sévère pour les femmes qui vous jugeront ! Croyez-moi, si vous avez peur de réussir, tranquillisez-vous ; vos mesures sont trop bien prises pour vous laisser craindre un pareil affront. Quoi qu’il en soit, je vous garderai le secret : ne soyez imprudent qu’à demi. Si vous croyez donner un livre utile, à la bonne heure ; mais gardez-vous de l’avouer.

R. De l’avouer, monsieur ? Un honnête homme se cache-t-il quand il parle au public ? Ose-t-il imprimer ce qu’il n’oserait reconnaître ? Je suis l’éditeur de ce livre, et je m’y nommerai comme éditeur.

N. Vous vous y nommerez, vous ?

R. Moi-même.

N. Quoi ! vous y mettrez votre nom ?

R. Oui, monsieur.

N. Votre vrai nom ? Jean-Jacques Rousseau, en toutes lettres ?