Ouvrir le menu principal

Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, IX.djvu/57

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


je vais te dire est affreux, peut-être : je suis contente de ne pas avoir d’enfant, et n’en souhaite point. Je me sens plus épouse que mère. Eh ! bien, as-tu des craintes ? Écoute-moi, mon amour, promets-moi d’oublier, non pas cette heure mêlée de tendresse et de doutes, mais les paroles de ce fou. Jules, je le veux. Promets-moi de ne le point voir, de ne point aller chez lui. J’ai la conviction que si tu fais un seul pas de plus dans ce dédale, nous roulerons dans un abîme où je périrai, mais en ayant ton nom sur les lèvres et ton cœur dans mon cœur. Pourquoi me mets-tu donc si haut en ton âme, et si bas en réalité ? Comment, toi qui fais crédit à tant de gens de leur fortune, tu ne me ferais pas l’aumône d’un soupçon ; et, pour la première occasion dans ta vie où tu peux me prouver une foi sans bornes, tu me détrônerais de ton cœur ! Entre un fou et moi, c’est le fou que tu crois, oh ! Jules. Elle s’arrêta, chassa les cheveux qui retombaient sur son front et sur son cou ; puis, d’un accent déchirant, elle ajouta : — J’en ai trop dit, un mot devait suffire. Si ton âme et ton front conservent un nuage, quelque léger qu’il puisse être, sache-le bien, j’en mourrai !

Elle ne put réprimer un frémissement, et pâlit.

— Oh ! je tuerai cet homme, se dit Jules en saisissant sa femme et la portant dans son lit.

— Dormons en paix, mon ange, reprit-il, j’ai tout oublié, je te le jure.

Clémence s’endormit sur cette douce parole, plus doucement répétée. Puis Jules, la regardant endormie, se dit en lui-même : — Elle a raison, quand l’amour est si pur, un soupçon le flétrit. Pour cette âme si fraîche, pour cette fleur si tendre, une flétrissure, oui, ce doit être la mort.

Quand, entre deux êtres pleins d’affection l’un pour l’autre, et dont la vie s’échange à tout moment, un nuage est survenu, quoique ce nuage se dissipe, il laisse dans les âmes quelques traces de son passage. Ou la tendresse devient plus vive, comme la terre est plus belle après la pluie ; ou la secousse retentit encore, comme un lointain tonnerre dans un ciel pur ; mais il est impossible de se retrouver dans sa vie antérieure, et il faut que l’amour croisse ou qu’il diminue. Au déjeuner, monsieur et madame Jules eurent l’un pour l’autre de ces soins dans lesquels il entre un peu d’affectation. C’était de ces regards pleins d’une gaieté presque forcée, et qui semblent être l’effort de gens empressés à se tromper eux-mêmes. Jules