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Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, IV.djvu/94

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femme vertueuse au cœur de laquelle il était tombé deux passions ; mais adorer Charles-Édouard et se laisser aimer par Calyste, elle allait perdre sa propre estime ; car, là où commence le mensonge, commence l’infamie. Elle avait donné des droits à Calyste, et nul pouvoir humain ne pouvait empêcher le Breton de se mettre à ses pieds et de les arroser des larmes d’un repentir absolu. Beaucoup de gens s’étonnent de l’insensibilité glaciale sous laquelle les femmes éteignent leurs amours ; mais si elles n’effaçaient point ainsi le passé, la vie serait sans dignité pour elles, elles ne pourraient jamais résister à la privauté fatale à laquelle elles se sont une fois soumises. Dans la situation entièrement neuve où elle se trouvait, Béatrix eût été sauvée si La Palférine fût venu ; mais l’intelligence du vieil Antoine la perdit.

En entendant une voiture qui arrêtait à la porte, elle dit à Calyste : — Voilà du monde ! et elle courut afin de prévenir un éclat.

Antoine, en homme prudent, dit à Charles-Édouard qui ne venait pas pour autre chose que pour entendre cette parole : — Madame la marquise est sortie !

Quand Béatrix apprit de son vieux domestique la visite du jeune comte et la réponse faite, elle dit : « — C’est bien ! » et rentra dans son salon en se disant : — « Je me ferai religieuse ! »

Calyste, qui s’était permis d’ouvrir la fenêtre, aperçut son rival.

— Qui donc est venu ? demanda-t-il.

— Je ne sais pas, Antoine est encore en bas.

— C’est La Palférine…

— Cela pourrait être…

— Tu l’aimes, et voilà pourquoi tu me trouves des torts, je l’ai vu !…

— Tu l’as vu !…

— J’ai ouvert la fenêtre…

Béatrix tomba comme morte sur son divan. Alors elle transigea pour avoir un lendemain ; elle remit le départ à huit jours sous prétexte d’affaires, et se jura de défendre sa porte à Calyste si elle pouvait apaiser La Palférine, car tels sont les épouvantables calculs et les brûlantes angoisses que cachent ces existences sorties des rails sur lesquels roule le grand convoi social.

Lorsque Béatrix fut seule, elle se trouva si malheureuse, si profondément humiliée, qu’elle se mit au lit : elle était malade ; le