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Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, IV.djvu/93

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— Le mot de Socrate avant de partir : nous devons un coq à Esculape, répondit La Palférine sans sourciller.

Pendant dix jours, Calyste fut sous le poids d’une colère d’autant plus invincible qu’elle était doublée d’une véritable passion. Béatrix éprouvait cet amour si brutalement, mais si fidèlement dépeint à la duchesse de Grandlieu par Maxime de Trailles. Peut-être n’existe-t-il pas d’êtres bien organisés qui ne ressentent cette terrible passion une fois dans le cours de leur vie. La marquise se sentait domptée par une force supérieure, par un jeune homme à qui sa qualité n’imposait pas, qui, tout aussi noble qu’elle, la regardait d’un œil puissant et calme, et à qui ses plus grands efforts de femme arrachaient à peine un sourire d’éloge. Enfin, elle était opprimée par un tyran qui ne la quittait jamais sans la laisser pleurant, blessée et se croyant des torts. Charles-Édouard jouait à madame de Rochefide la comédie que madame de Rochefide jouait depuis six mois à Calyste. Béatrix, depuis l’humiliation publique reçue aux Italiens, n’était pas sortie avec monsieur du Guénic de cette proposition :

— Vous m’avez préféré le monde et votre femme, vous ne m’aimez donc pas. Si vous voulez me prouver que vous m’aimez, sacrifiez-moi votre femme et le monde. Abandonnez Sabine, et allons vivre en Suisse, en Italie, en Allemagne !

S’autorisant de ce dur ultimatum, elle avait établi ce blocus que les femmes dénoncent par de froids regards, par des gestes dédaigneux et par leur contenance de place forte. Elle se croyait délivrée de Calyste, elle pensait que jamais il n’oserait rompre avec les Grandlieu. Laisser Sabine à qui mademoiselle des Touches avait laissé sa fortune, n’était-ce pas se vouer à la misère ? Mais Calyste, devenu fou de désespoir, avait secrètement pris un passe-port, et prié sa mère de lui faire passer une somme considérable. En attendant cet envoi de fonds, il surveillait Béatrix, en proie à toute la fureur d’une jalousie bretonne. Enfin, neuf jours après la fatale communication faite au club par La Palférine à Maxime, le baron, à qui sa mère avait envoyé trente mille francs, accourut chez Béatrix avec l’intention de forcer le blocus, de chasser La Palférine et de quitter Paris avec son idole apaisée. Ce fut une de ces alternatives terribles où les femmes qui ont conservé quelque peu de respect d’elles-mêmes s’enfoncent à jamais dans les profondeurs du vice, mais d’où elles peuvent revenir à la vertu. Jusque-là madame de Rochefide se regardait comme une