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Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, IV.djvu/547

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veau parieur avec plaisir, car tous, avec l’instinct des joueurs, se rangèrent du côté de Giroudeau, le vieil officier de l’Empire.

— Messieurs, dit Georges, vous serez punis de votre défection, je me sens en veine. Allons, Oscar, nous les enfoncerons !

Georges et son partenaire perdirent cinq parties de suite. Après avoir dissipé ses mille francs, Oscar, que la rage du jeu saisit, voulut prendre les cartes. Par l’effet d’un hasard assez commun à ceux qui jouent pour la première fois, il gagna ; mais Georges lui fit tourner la tête par des conseils : il lui disait de jeter des cartes et les lui arrachait souvent des mains, en sorte que la lutte de ces deux volontés, de ces deux inspirations, nuisit au jet de la veine. Aussi, vers trois heures du matin, après des retours de fortune et des gains inespérés, en buvant toujours du punch, Oscar arriva-t-il à ne plus avoir que cent francs. Il se leva la tête lourde et perdue, fit quelques pas et tomba dans le boudoir sur un sofa, les yeux fermés par un sommeil de plomb.

— Mariette, disait Fanny-Beaupré à la sœur de Godeschal qui était arrivée à deux heures après minuit, veux-tu dîner ici demain, mon Camusot y sera avec le père Cardot, nous les ferons enrager ?…

— Comment ! s’écria Florentine, mais mon vieux chinois ne m’a pas prévenue.

— Il doit venir ce matin te prévenir qu’il chante la Mère Godichon, reprit Fanny-Beaupré, c’est bien le moins qu’il étrenne son appartement, ce pauvre homme.

— Que le diable l’emporte avec ses orgies ! s’écria Florentine. Lui et son gendre, ils sont pires que des magistrats ou que des directeurs de théâtre. Après tout, on dîne très bien ici, Mariette, dit-elle au Premier Sujet de l’Opéra, Cardot commande toujours le menu chez Chevet ; viens avec ton duc de Maufrigneuse, nous rirons, nous les ferons danser en Tritons !

En entendant les noms de Cardot et de Camusot, Oscar fit un effort pour vaincre le sommeil ; mais il ne put que balbutier un mot qui ne fut pas entendu, et retomba sur le coussin de soie.

— Tiens, tu as des provisions pour ta nuit, dit en riant à Florentine Fanny-Beaupré.

— Oh ! le pauvre garçon ! il est ivre de punch et de désespoir. C’est le second clerc de l’Étude où est ton frère, dit Florentine à Mariette ; il a perdu l’argent que son patron lui a remis pour les