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Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, IV.djvu/498

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perçait aussi le sentiment d’une marâtre pour un beau-fils. En effet, madame Moreau, qui ne pouvait pas, au bout de dix-sept ans de mariage, ignorer l’attachement du régisseur pour madame Clapart et le petit Husson, haïssait la mère et l’enfant d’une manière si prononcée, que l’on comprendra pourquoi le régisseur ne s’était pas encore risqué à faire venir Oscar à Presles.

— Nous sommes chargés, mon mari et moi, dit-elle aux deux artistes, de vous faire les honneurs du château. Nous aimons beaucoup les arts, et surtout les artistes, ajouta-t-elle en minaudant, et je vous prie de vous regarder ici comme chez vous. À la campagne, vous savez, on ne se gêne pas ; il faut y avoir toute sa liberté, sans quoi tout y est insipide. Nous avons eu déjà monsieur Schinner…

Mistigris regarda malicieusement son compagnon.

— Vous le connaissez, sans doute ? reprit Estelle après une pause.

— Qui ne le connaît pas, madame ? répondit le peintre.

— Il est connu comme le houblon, ajouta Mistigris.

— Monsieur Grindot m’a dit votre nom, demanda madame Moreau, mais je…

— Joseph Bridau, répondit le peintre excessivement occupé de savoir à quelle femme il avait affaire.

Mistigris commençait à se rebeller intérieurement contre le ton protecteur de la belle régisseuse ; mais il attendait, ainsi que Bridau, quelque geste, quelque mot qui l’éclairât, un de ces mots de singe à dauphin que les peintres, ces cruels observateurs-nés des ridicules, la pâture de leurs crayons, saisissent avec tant de prestesse. Et d’abord, les grosses mains et les gros pieds d’Estelle, la fille de paysans des environs de Saint-Lô, frappèrent les deux artistes ; puis, une ou deux locutions de femme de chambre, des tournures de phrase qui démentaient l’élégance de la toilette, firent promptement reconnaître au peintre et à son élève leur proie ; et, par un seul coup d’œil échangé, tous deux convinrent de prendre Estelle au sérieux, afin de passer agréablement le temps de leur séjour.

— Vous aimez les arts, peut-être les cultivez-vous avec succès, madame ? dit Joseph Bridau.

— Non. Sans être négligée, mon éducation a été purement commerciale ; mais j’ai un si profond et si délicat sentiment des arts,