Ouvrir le menu principal

Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, IV.djvu/472

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


nent les récoltes, en laissant aux fellahs juste de quoi vivre. Aussi, dans ce système-là, point de paperasses ni de bureaucratie, la plaie de la France… Ah ! voilà !…

— Mais en vertu de quoi ? dit le fermier.

— C’est un pays de despotisme, voilà tout. Ne savez-vous pas la belle définition donnée par Montesquieu du despotisme : « Comme le sauvage, il coupe l’arbre par le pied pour en avoir les fruits… »

— Et l’on veut nous ramener là, dit Mistigris ; mais chaque échaudé craint l’eau froide.

— Et on y viendra, s’écria le comte de Sérisy. Aussi ceux qui ont des terres feront-ils bien de les vendre. Monsieur Schinner a dû voir de quel train toutes ces choses-là reviennent en Italie.

Corpo di Bacco, le pape n’y va pas de main morte ! reprit Schinner. Mais on y est fait. Les Italiens sont un si bon peuple ! Pourvu qu’on les laisse un peu assassiner les voyageurs sur les routes, ils sont contents.

— Mais, reprit le comte, vous ne portez pas non plus la décoration de la Légion-d’Honneur que vous avez obtenue en 1819, c’est donc une mode générale ?

Mistigris et le faux Schinner rougirent jusqu’aux oreilles.

— Moi ! c’est différent, reprit Schinner, je ne voudrais pas être reconnu. Ne me trahissez pas, monsieur. Je suis censé être un petit peintre sans conséquence, je passe pour un décorateur. Je vais dans un château où je ne dois exciter aucun soupçon.

— Ah ! fit le comte, une bonne fortune, une intrigue ?… Oh ! vous êtes bien heureux d’être jeune…

Oscar, qui crevait dans sa peau de n’être rien et de n’avoir rien à dire, regardait le colonel Czerni-Georges, le grand peintre Schinner, et il cherchait à se métamorphoser en quelque chose. Mais que pouvait être un garçon de dix-neuf ans, qu’on envoyait pendant quinze à vingt jours à la campagne, chez le régisseur de Presles ? Le vin d’Alicante lui montait à la tête, et son amour-propre lui faisait bouillonner le sang dans les veines ; aussi, lorsque le fameux Schinner laissa deviner une aventure romanesque dont le bonheur devait être aussi grand que le danger, attacha-t-il sur lui des yeux petillants de rage et d’envie.

— Ah ! dit le comte d’un air envieux et crédule, il faut bien aimer une femme pour lui faire de si énormes sacrifices…

— Quels sacrifices ?… fit Mistigris.