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Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, IV.djvu/444

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dix-huit à dix-neuf ans. Le pantalon bleu, raccommodé par la mère, offrait aux regards un fond neuf, quand la redingote avait la méchanceté de s’entr’ouvrir par derrière.

— Ne tourmente donc pas tes gants ainsi, tu les flétris d’autant, disait-elle quand Pierrotin se montra. ─ Vous êtes le conducteur… Ah ! mais c’est vous, Pierrotin ? reprit-elle en laissant son fils pour un moment et emmenant le voiturier à deux pas.

— Ça va bien, madame Clapart ? répondit le messager dont la figure eut un air qui peignit à la fois du respect et de la familiarité.

— Oui, Pierrotin. Ayez bien soin de mon Oscar, il va seul pour la première fois.

— Oh ! s’il va seul chez monsieur Moreau ?… s’écria le voiturier pour savoir si le jeune homme y allait effectivement.

— Oui, répondit la mère.

— Madame Moreau le veut donc bien ? reprit Pierrotin d’un petit air finaud.

— Hélas ! dit la mère, ce ne sera pas tout roses pour lui, pauvre enfant ; mais son avenir exige impérieusement ce voyage.

Cette réponse frappa Pierrotin, qui hésitait à confier ses craintes sur le régisseur à madame Clapart, de même quelle n’osait nuire à son fils en faisant à Pierrotin certaines recommandations qui eussent transformé le conducteur en mentor. Pendant cette délibération mutuelle, qui se traduisit par quelques phrases sur le temps, sur la route, sur les stations du voyage, il n’est pas inutile d’expliquer quels liens rattachaient madame Pierrotin à madame Clapart, et autorisaient les deux mots confidentiels qu’ils venaient d’échanger. Souvent, c’est-à-dire trois ou quatre fois par mois, Pierrotin trouvait à La Cave, à son passage quand il allait à Paris, le régisseur qui faisait signe à un jardinier en voyant venir la voiture. Le jardinier aidait alors Pierrotin à charger un ou deux paniers pleins de fruits ou de légumes selon la saison, de poulets, d’œufs, de beurre, de gibier. Le régisseur payait toujours la commission à Pierrotin en lui donnant l’argent nécessaire pour acquitter les droits à la barrière, si l’envoi contenait des choses sujettes à l’Octroi. Jamais ces paniers, ces bourriches, ces paquets ne portaient de suscription. Une première fois, qui avait servi pour toutes, le régisseur avait indiqué de vive voix le domicile de madame Clapart au discret voiturier, en le priant de ne jamais confier à d’autres ce précieux message. Pierrotin, rêvant une intrigue entre quelque