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Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, IV.djvu/417

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je ne sais quel os que la science a parfaitement décrit. Octave se croit adoré ! Me comprenez-vous bien ? Aussi ai-je peur qu’il ne me suive. Je vous écris pour vous prier d’être, dans ce cas, le tuteur du jeune comte. Vous trouverez ci-joint un codicille où j’exprime ce vœu : vous n’en ferez usage qu’au moment où ce serait nécessaire, car peut-être ai-je de la fatuité. Mon dévouement caché laissera peut-être Octave inconsolable, mais vivant ! Pauvre Octave ! je lui souhaite une femme meilleure que moi, car il mérite bien d’être aimé. Puisque mon spirituel espion s’est marié, qu’il se rappelle ce que la fleuriste de la rue Saint-Maur lui lègue ici comme enseignement : Que votre femme soit promptement mère ! Jetez-la dans les matérialités les plus vulgaires du ménage ; empêchez-la de cultiver dans son cœur la mystérieuse fleur de l’Idéal, cette perfection céleste à laquelle j’ai cru, cette fleur enchantée, aux couleurs ardentes, et dont les parfums inspirent le dégoût des réalités. Je suis une sainte Thérèse qui n’a pu se nourrir d’extases, au fond d’un couvent avec le divin Jésus, avec un ange irréprochable, ailé, pour venir et pour s’enfuir à propos. Vous m’avez vue heureuse au milieu de mes fleurs bien-aimées. Je ne vous ai pas tout dit : je voyais l’amour fleurissant sous votre fausse folie, je vous ai caché mes pensées, mes poésies, je ne vous ai pas fait entrer dans mon beau royaume. Enfin, vous aimerez mon enfant pour l’amour de moi, s’il se trouvait un jour sans son pauvre père. Gardez mes secrets comme la tombe me gardera. Ne me pleurez pas : il y a longtemps que je suis morte, si saint Bernard a eu raison de dire qu’il n’y a plus de vie là où il n’y a plus d’amour. »

— Et, dit le Consul en serrant les lettres et refermant à clef le portefeuille, la comtesse est morte.

— Le comte vit-il encore ? demanda l’ambassadeur, car depuis la révolution de juillet il a disparu de la scène politique.

— Vous souvenez-vous, monsieur de Lora, dit le Consul-Général, de m’avoir vu reconduisant au bateau à vapeur…

— Un homme en cheveux blancs, un vieillard ? dit le peintre.

— Un vieillard de quarante-cinq ans, allant demander la santé, des distractions à l’Italie méridionale. Ce vieillard, c’était mon pauvre ami, mon protecteur qui passait par Gênes pour me dire adieu, pour me confier son testament… Il me nomme tuteur de son fils. Je n’ai pas eu besoin de lui dire le vœu d’Honorine.