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Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, IV.djvu/408

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faut avoir expérimenté la vie pour savoir que le mariage exclut la passion, que la Famille ne saurait avoir les orages de l’amour pour base. Après avoir rêvé l’amour impossible avec ses innombrables fantaisies, après avoir savouré les cruelles délices de l’Idéal, j’avais sous les yeux une modeste Réalité. Que voulez-vous, plaignez-moi ! À vingt-cinq ans, je doutai de moi ; mais je pris une résolution virile. J’allai retrouver le comte sous prétexte de l’avertir de l’arrivée de ses cousines, et je le vis redevenu jeune au reflet de ses espérances. — « Qu’avez-vous, Maurice ? me dit-il, frappé de l’altération de mes traits. — Monsieur le comte… — Vous ne m’appelez plus Octave ! vous à qui je devrai la vie, le bonheur. — Mon cher Octave, si vous réussissez à ramener la comtesse à ses devoirs, je l’ai bien étudiée… (Il me regarda comme Othello dut regarder Yago, quand Yago réussit à faire entrer un premier soupçon dans la tête du Maure.) Elle ne doit jamais me revoir, elle doit ignorer que vous avez eu Maurice pour secrétaire, ne prononcez jamais mon nom, que personne ne le lui rappelle, autrement tout serait perdu… Vous m’avez fait nommer Maître des Requêtes, eh bien ! obtenez-moi quelque poste diplomatique à l’étranger, un consulat, et ne pensez plus à me marier avec Amélie… Oh ! soyez sans inquiétude, repris-je en lui voyant faire un haut-le-corps, j’irai jusqu’au bout de mon rôle… — Pauvre enfant !… me dit-il en me prenant la main, me la serrant et réprimant des larmes qui lui mouillèrent les yeux. — Vous m’aviez donné des gants, repris-je en riant, je ne les ai pas mis, voilà tout. » Nous convînmes alors de ce que je devais faire le soir au pavillon où je retournai dans la soirée. Nous étions en août, la journée avait été chaude, orageuse, mais l’orage restait dans l’air, le ciel ressemblait à du cuivre, les parfums des fleurs arrivaient lourds, je me trouvais comme dans une étuve, et me surpris à souhaiter que la comtesse fût partie pour les Indes ; mais elle était en redingote de mousseline blanche attachée avec des nœuds de rubans bleus, coiffée en cheveux, ses boucles crêpées le long de ses joues, assise sur un banc de bois construit en forme de canapé, sous une espèce de bocage, ses pieds sur un petit tabouret de bois, et dépassant de quelques lignes sa robe. Elle ne se leva point, elle me montra de la main une place auprès d’elle en me disant : — « N’est-ce pas que la vie est sans issue pour moi ? — La vie que vous vous êtes faite, lui dis-je, mais non pas celle que je veux vous faire ; car, si vous le voulez, vous