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Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, IV.djvu/402

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franche. La coupe du bonheur n’est pas vide, monsieur, elle est vidée !… rien ne peut plus la remplir, car elle est brisée. Je suis hors de combat, je n’ai plus d’armes… Après m’être ainsi livrée tout entière, que suis-je ? le rebut d’une fête. On ne m’a donné qu’un nom, Honorine ; comme je n’avais qu’un cœur. Mon mari a eu la jeune fille, un indigne amant a eu la femme, il n’y a plus rien ! Me laisser aimer ?… voilà le grand mot que vous allez me dire. Oh ! je suis encore quelque chose, et je me révolte à l’idée d’être une prostituée ! Oui, j’ai vu clair à la lueur de l’incendie ; et, tenez… je concevrais de céder à l’amour d’un autre ; mais à Octave ?… Oh ! jamais. — Oh ! vous l’aimez, lui dis-je. — Je l’estime, je le respecte, je le vénère, il ne m’a pas fait le moindre mal, il est bon, il est tendre ; mais je ne puis plus aimer… D’ailleurs, dit-elle, ne parlons plus de ceci. La discussion amoindrit tout. Je vous exprimerai par écrit mes idées à ce sujet ; car, en ce moment, elles m’étouffent, j’ai la fièvre, je suis les pieds dans les cendres de mon Paraclet. Tout ce que je vois, ces choses que je croyais conquises par mon travail me rappellent maintenant tout ce que je voulais oublier. Ah ! c’est à fuir d’ici, comme je me suis en allée de ma maison. — Pour aller où ? dis-je. Une femme peut-elle exister sans protecteur ? Est-ce à trente ans, dans toute la gloire de la beauté, riche de forces que vous ne soupçonnez pas, pleine de tendresses à donner, que vous irez vivre au désert où je puis vous cacher ?… Soyez en paix. Le comte, qui en cinq ans ne s’est pas fait apercevoir ici, n’y pénétrera jamais que de votre consentement. Vous avez sa sublime vie pendant neuf ans pour garantie de votre tranquillité. Vous pouvez donc délibérer en toute sécurité, sur votre avenir, avec mon oncle et moi. Mon oncle est aussi puissant qu’un Ministre d’État. Calmez-vous donc, ne grossissez pas votre malheur. Un prêtre dont la tête a blanchi dans l’exercice du sacerdoce n’est pas un enfant, vous serez comprise par celui à qui toutes les passions se sont confiées depuis cinquante ans bientôt et qui pèse dans ses mains le cœur si pesant des rois et des princes. S’il est sévère sous l’étole, mon oncle sera devant vos fleurs aussi doux qu’elles, et indulgent comme son divin maître. » Je quittai la comtesse à minuit, et la laissai calme en apparence mais sombre, et dans des dispositions secrètes qu’aucune perspicacité ne pouvait deviner. Je trouvai le comte à quelques pas, dans la rue Saint-Maur, car il avait quitté l’endroit convenu sur le bou-