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Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, IV.djvu/395

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royaume. — Vous êtes une comédienne de bonne foi, lui répondis-je, car vous venez de me jeter de ces regards qui feraient la gloire d’une actrice. Mais, belle comme vous êtes, vous avez aimé ; donc vous oubliez. — Moi, répondit-elle en éludant ma question, je ne suis pas une femme, je suis une religieuse arrivée à soixante-douze ans. — Comment alors pouvez-vous affirmer avec autant d’autorité que vous sentez plus vivement que moi ? Le malheur pour les femmes n’a qu’une forme, elles ne comptent pour des infortunes que les déceptions du cœur. » Elle me regarda d’un air doux, et fit comme toutes les femmes qui, pressées entre les deux portes d’un dilemme, ou saisies par les griffes de la vérité, n’en persistent pas moins dans leur vouloir, elle me dit : — « Je suis religieuse, et vous me parlez d’un monde où je ne puis plus mettre les pieds. — Pas même par la pensée ? lui dis-je. — Le monde est-il si digne d’envie ? répondit-elle. Oh ! quand ma pensée s’égare, elle va plus haut… L’ange de la perfection, le beau Gabriel, chante souvent dans mon cœur, fit-elle. Je serais riche, je n’en travaillerais pas moins pour ne pas monter trop souvent sur les ailes diaprées de l’Ange et aller dans le royaume de la fantaisie. Il y a des contemplations qui nous perdent, nous autres femmes ! Je dois à mes fleurs beaucoup de tranquillité, quoiqu’elles ne réussissent pas toujours à m’occuper. En de certains jours j’ai l’âme envahie par une attente sans objet ; je ne puis bannir une pensée qui s’empare de moi, qui semble alourdir mes doigts. Je crois qu’il se prépare un grand événement, que ma vie va changer ; j’écoute dans le vague, je regarde aux ténèbres, je suis sans goût pour mes travaux, et je retrouve, après mille fatigues, la vie… la vie ordinaire. Est-ce un pressentiment du ciel, voilà ce que je me demande !… » Après trois mois de lutte entre deux diplomates cachés sous la peau d’une mélancolie juvénile, et une femme que le dégoût rendait invincible, je dis au comte qu’il paraissait impossible de faire sortir cette tortue de dessous sa carapace, il fallait casser l’écaille. La veille, dans une dernière discussion tout amicale, la comtesse s’était écriée : — « Lucrèce a écrit avec son poignard et son sang le premier mot de la charte des femmes : Liberté ! » Le comte me donna dès lors carte blanche. — « J’ai vendu cent francs les fleurs et les bonnets que j’ai faits cette semaine ! » me dit joyeusement Honorine un samedi soir où je vins la trouver dans ce petit salon du rez-de-chaussée dont les dorures avaient été remises à neuf par le faux propriétaire. Il était