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Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, IV.djvu/393

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tiste, des fleurs fanées avec les feuilles couleur bronze florentin comme il s’en trouve après ou avant l’hiver… Cette couronne, sur une tête de jeune femme dont la vie est manquée, ou qu’un chagrin secret dévore, manquerait-elle de poésie ? Combien de choses une femme ne pourrait-elle pas dire avec sa coiffure ? N’y a-t-il pas des fleurs pour les bacchantes ivres, des fleurs pour les sombres et rigides dévotes, des fleurs soucieuses pour les femmes ennuyées ? La botanique exprime, je crois, toutes les sensations et les pensées de l’âme, même les plus délicates ! » Elle m’employait à frapper ses feuilles, à des découpages, à des préparations de fil de fer pour les tiges. Mon prétendu désir de distraction me rendit promptement habile. Nous causions tout en travaillant. Quand je n’avais rien à faire, je lui lisais les nouveautés, car je ne devais pas perdre de vue mon rôle, et je jouais l’homme fatigué de la vie, épuisé de chagrins, morose, sceptique, âpre. Mon personnage me valait d’adorables plaisanteries sur la ressemblance purement physique, moins le pied bot, qui se trouvait entre lord Byron et moi. Il passait pour constant que ses malheurs à elle, sur lesquels elle voulait garder le plus profond silence, effaçaient les miens, quoique déjà les causes de ma misanthropie eussent pu satisfaire Young et Job. Je ne vous parlerai pas des sentiments de honte qui me torturaient en me mettant au cœur, comme les pauvres de la rue, de fausses plaies pour exciter la pitié de cette adorable femme. Je compris bientôt l’étendue de mon dévouement en comprenant toute la bassesse des espions. Les témoignages de sympathie que je recueillis alors eussent consolé les plus grandes infortunes. Cette charmante créature, sevrée du monde, seule depuis tant d’années, ayant en dehors de l’amour des trésors d’affection à dépenser, elle me les offrit avec d’enfantines effusions, avec une pitié qui certes eût rempli d’amertume le roué qui l’aurait aimée ; car, hélas ! elle était tout charité, tout compatissance. Son renoncement à l’amour, son effroi de ce qu’on appelle le bonheur pour la femme, éclataient avec autant de force que de naïveté. Ces heureuses journées me prouvèrent que l’amitié des femmes est de beaucoup supérieure à leur amour. Je m’étais fait arracher les confidences de mes chagrins avec autant de simagrées que s’en permettent les jeunes personnes avant de s’asseoir au piano, tant elles ont la conscience de l’ennui qui s’ensuit. Comme vous le devinez, la nécessité de vaincre ma répugnance à parler avait forcé la comtesse à serrer les liens de notre