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Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, IV.djvu/390

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d’obéir aux diverses hypocrisies, d’ailleurs nécessaires, qu’exige la Société. Je regardais alternativement le monceau de narcisses et la comtesse, en paraissant plus amoureux des fleurs que d’elle, pour jouer mon rôle. — « Vous aimez donc bien les fleurs ? me dit-elle. — C’est, lui dis-je, les seuls êtres qui ne trompent pas nos soins et notre tendresse. » Je fis une tirade si violente en établissant un parallèle entre la botanique et le monde, que nous nous trouvâmes à mille lieues du mur mitoyen, et que la comtesse dut me prendre pour un être souffrant, blessé, digne de pitié. Néanmoins, après une demi-heure, ma voisine me ramena naturellement à la question ; car les femmes, quand elles n’aiment pas, ont toutes le sang-froid d’un vieil avoué. — « Si vous voulez laisser subsister le palis, lui dis-je, vous apprendrez tous les secrets de culture que je veux cacher, car je cherche le dalhia bleu, la rose bleue, je suis fou des fleurs bleues. Le bleu n’est-il pas la couleur favorite des belles âmes ? Nous ne sommes ni l’un ni l’autre chez nous : autant vaudrait y mettre une petite porte à claire-voie qui réunirait nos jardins… Vous aimez les fleurs, vous verrez les miennes, je verrai les vôtres. Si vous ne recevez personne, je ne suis visité que par mon oncle, le curé des Blancs-Manteaux. — Non, dit-elle, je ne veux donner à personne le droit d’entrer dans mon jardin, chez moi, à toute heure. Venez-y, vous serez toujours reçu, comme un voisin avec qui je veux vivre en bonnes relations ; mais j’aime trop ma solitude pour la grever d’une dépendance quelconque. — Comme vous voudrez ! » dis-je. Et je sautai d’un bond par-dessus le palis. — « A quoi sert une porte ? » m’écriai-je quand je fus sur mon terrain en revenant à la comtesse et la narguant par un geste, par une grimace de fou. Je restai quinze jours sans paraître penser à ma voisine. Vers la fin du mois de mai, par une belle soirée, il se trouva que nous étions chacun d’un côté du palis, nous promenant à pas lents. Arrivés au bout, il fallut bien échanger quelques paroles de politesse ; elle me trouva si profondément accablé, plongé dans une rêverie si douloureuse, qu’elle me parla d’espérance en me jetant des phrases qui ressemblaient à ces chants par lesquels les nourrices endorment les enfants. Enfin je franchis la haie, et me trouvai pour la seconde fois près d’elle. La comtesse me fit entrer chez elle en voulant apprivoiser ma douleur. Je pénétrai donc enfin dans ce sanctuaire où tout était en harmonie avec la femme que j’ai tâché de vous dépeindre. Il y régnait une exquise simplicité. À