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Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, IV.djvu/389

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qui vraiment était une fleur pour le toucher, une fleur pour le regard, une fleur pour l’odorat, une fleur céleste pour l’âme… Honorine inspirait le dévouement, un dévouement chevaleresque et sans récompense. On se disait en la voyant : « Pensez, je devinerai ; parlez, j’obéirai. Si ma vie, perdue dans un supplice, peut vous procurer un jour de bonheur, prenez ma vie : je sourirai comme les martyrs sur leurs bûchers, car j’apporterai cette journée à Dieu comme un gage auquel obéit un père en reconnaissant une fête donnée à son enfant. » Bien des femmes se composent une physionomie et arrivent à produire des effets semblables à ceux qui vous eussent saisi à l’aspect de la comtesse ; mais chez elle tout procédait d’un délicieux naturel, et ce naturel inimitable allait droit au cœur. Si je vous en parle ainsi, c’est qu’il s’agit uniquement de son âme, de ses pensées, des délicatesses de son cœur, et que vous m’eussiez reproché de ne pas vous l’avoir crayonnée. Je faillis oublier mon rôle d’homme quasi fou, brutal et peu chevaleresque. — « On m’a dit, madame, que vous aimiez les fleurs. — Je suis ouvrière fleuriste, monsieur, répondit-elle. Après avoir cultivé les fleurs, je les copie, comme une mère qui serait assez artiste pour se donner le plaisir de peindre ses enfants… N’est-ce pas assez vous dire que je suis pauvre et hors d’état de payer la concession que je veux obtenir de vous. — Et comment, repris-je avec la gravité d’un magistrat, une personne qui semble aussi distinguée que vous exerce-t-elle un pareil état ? Avez-vous donc comme moi des raisons pour occuper vos doigts afin de ne pas laisser travailler votre tête ? — Restons sur le mur mitoyen, répondit-elle en souriant. — Mais nous sommes aux fondations, dis-je. Ne faut-il pas que je sache, de nos deux douleurs, ou, si vous voulez, de nos deux manies, laquelle doit céder le pas à l’autre ?… Ah ! le joli bouquet de narcisses ! elles sont aussi fraîches que cette matinée ! » Je vous déclare qu’elle s’était créé comme un musée de fleurs et d’arbustes, où le soleil seul pénétrait, dont l’arrangement était dicté par un génie artiste et que le plus insensible des propriétaires aurait respecté. Les masses de fleurs, étagées avec une science de fleuriste ou disposées en bouquets, produisaient des effets doux à l’âme. Ce jardin recueilli, solitaire, exhalait des baumes consolateurs et n’inspirait que de douces pensées, des images gracieuses, voluptueuses même. On y reconnaissait cette ineffaçable signature que notre vrai caractère imprime en toutes choses quand rien ne nous contraint