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Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, IV.djvu/365

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plairez-vous là ? dites ? Il se trouve tant d’appartements dans cette caserne, que si vous n’étiez pas bien, je vous caserais ailleurs. — Je n’avais qu’une chambre chez mon oncle, répondis-je. — Eh ! bien, vous pouvez être installé ce soir, me dit le comte, car vous avez sans doute le mobilier de tous les étudiants, un fiacre suffit à le transporter. Pour aujourd’hui nous dînerons ensemble, tous trois, » ajouta-t-il en regardant mon oncle. Une magnifique bibliothèque attenait au cabinet du comte, il nous y mena, me fit voir un petit réduit coquet et orné de peintures qui devait avoir jadis servi d’oratoire. — « Voici votre cellule, me dit-il, vous vous tiendrez là quand vous aurez à travailler avec moi, car vous ne serez pas à la chaîne. » Et il me détailla le genre et la durée de mes occupations chez lui ; en l’écoutant, je reconnus en lui un grand précepteur politique. Je mis un mois environ à me familiariser avec les êtres et les choses, à étudier les devoirs de ma nouvelle position, et à m’accoutumer aux façons du comte. Un secrétaire observe nécessairement l’homme qui se sert de lui. Les goûts, les passions, le caractère, les manies de cet homme deviennent l’objet d’une étude involontaire. L’union de ces deux esprits est à la fois plus et moins qu’un mariage. Pendant trois mois, le comte Octave et moi, nous nous espionnâmes réciproquement. J’appris avec étonnement que le comte n’avait que trente-sept ans. La paix purement extérieure de sa vie et la sagesse de sa conduite ne procédaient pas uniquement d’un sentiment profond du devoir et d’une réflexion stoïque ; en pratiquant cet homme, extraordinaire pour ceux qui le connaissent bien, je sentis de vastes profondeurs sous ses travaux, sous les actes de sa politesse, sous son masque de bienveillance, sous son attitude résignée qui ressemblait tant au calme qu’on pouvait s’y tromper. De même qu’en marchant dans les forêts, certains terrains laissent deviner par le son qu’ils rendent sous les pas de grandes masses de pierre ou le vide ; de même l’égoïsme en bloc caché sous les fleurs de la politesse, et les souterrains minés par le malheur sonnent creux au contact perpétuel de la vie intime. La douleur et non le découragement habitait cette âme vraiment grande. Le comte avait compris que l’Action, que le Fait est la loi suprême de l’homme social. Aussi marchait-il dans sa voie malgré de secrètes blessures, en regardant l’avenir d’un œil serein, comme un martyr plein de foi. Sa tristesse cachée, l’amère déception dont il souffrait ne l’avaient pas amené dans les landes