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Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, IV.djvu/319

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servait de massue, j’ai l’habitude de vous admirer, mon cher poëte.

— Eh bien ! me promettez-vous cette fidélité canine que je vous offre, n’est-ce pas beau ? n’est-ce pas ce que vous vouliez ?…

— Pourquoi, cher poëte, ne recherchez-vous pas en mariage une muette qui serait aveugle et un peu sotte ? Je ne demande pas mieux que de plaire en toute chose à mon mari ; mais vous menacez une fille de lui ravir le bonheur particulier que vous lui arrangez, de le lui ravir au moindre geste, à la moindre parole, au moindre regard ! Vous coupez les ailes à l’oiseau, et vous voulez le voir voltigeant. Je savais bien les poëtes accusés d’inconséquence… Oh ! à tort, dit-elle au geste de dénégation que fit Canalis, car ce prétendu défaut vient de ce que le vulgaire ne se rend pas compte de la vivacité des mouvements de leur esprit. Mais je ne croyais pas qu’un homme de génie inventât les conditions contradictoires d’un jeu semblable, et l’appelât la vie ? Vous demandez l’impossible pour avoir le plaisir de me prendre en faute, comme ces enchanteurs qui, dans les Contes Bleus, donnent des tâches à des jeunes filles persécutées que secourent de bonnes fées…

— Ici la fée serait l’amour vrai, dit Canalis d’un ton sec en voyant sa cause de brouille devinée par cet esprit fin et délicat que Butscha pilotait si bien.

— Vous ressemblez, cher poëte, en ce moment, à ces parents qui s’inquiètent de la dot de la fille avant de montrer celle de leur fils. Vous faites le difficile avec moi, sans savoir si vous en avez le droit. L’amour ne s’établit point par des conventions sèchement débattues. Le pauvre duc d’Hérouville se laisse faire avec l’abandon de l’oncle Tobie dans Sterne, à cette différence près que je ne suis pas la veuve Wadman, quoique veuve en ce moment de beaucoup d’illusions sur la poésie. Oui ! nous ne voulons rien croire, nous autres jeunes filles, de ce qui dérange notre monde fantastique !… On m’avait tout dit à l’avance ! Ah ! vous me faites une mauvaise querelle indigne de vous, je ne reconnais pas le Melchior d’hier.

— Parce que Melchior a reconnu chez vous une ambition avec laquelle vous comptez encore…

Modeste toisa Canalis en lui jetant un regard impérial.

—… Mais je serai quelque jour ambassadeur et pair de France, tout comme lui.

— Vous me prenez pour une bourgeoise, dit-elle en remontant le perron. Mais elle se retourna vivement et ajouta, perdant