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Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, IV.djvu/313

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— Votre secrétaire a pris de telles libertés ? dit Modeste en pâlissant et jetant sa cravache à Françoise Cochet avec une vivacité dans laquelle on devait lire un profond mépris. Rendez-moi cette cravache, mon père.

— Pauvre garçon qui gît sur son lit, moulu de fatigue ! reprit Melchior en suivant la jeune fille qui s’était lancée au galop. Vous êtes dure, mademoiselle. « Je n’ai, m’a-t-il dit, que cette chance de me rappeler à son souvenir… »

— Et vous estimeriez une femme capable de garder des souvenirs de toutes les paroisses ? dit Modeste.

Modeste, surprise de ne pas recevoir une réponse de Canalis, attribua cette inattention au bruit des chevaux.

— Comme vous vous plaisez à tourmenter ceux qui vous aiment ! lui dit le duc. Cette noblesse, cette fierté démentent si bien vos écarts que je commence à soupçonner que vous vous calomniez vous-même en préméditant vos méchancetés.

— Ah ! vous ne faites que vous en apercevoir, monsieur le duc, dit-elle en riant. Vous avez précisément la perspicacité d’un mari !

On fit presque un kilomètre en silence. Modeste s’étonna de ne plus recevoir la flamme des regards de Canalis qui paraissait un peu trop épris des beautés du paysage pour que cette admiration fût naturelle. La veille, Modeste montrant au poëte un admirable effet de coucher de soleil en mer, lui avait dit en le trouvant interdit comme un sourd : « Eh bien ! vous n’avez donc pas vu ? ─ Je n’ai vu que votre main, » avait-il répondu.

— Monsieur La Brière sait-il monter à cheval ? demanda Modeste à Canalis pour le taquiner.

— Pas très bien, mais il va, répondit le poëte devenu froid comme l’était Gobenheim avant le retour du colonel.

Dans une route de traverse que monsieur Mignon fit prendre pour aller, par un joli vallon, sur une colline qui couronnait le cours de la Seine, Canalis laissa passer Modeste et le duc, en ralentissant le pas de son cheval de manière à pouvoir cheminer de conserve avec le colonel.

— Monsieur le comte, vous êtes un loyal militaire, aussi verrez-vous sans doute dans ma franchise un titre à votre estime. Quand les propositions de mariage, avec toutes leurs discussions sauvages, ou trop civilisées si vous voulez, passent par la bouche des tiers, tout le monde y perd. Nous sommes l’un et l’autre deux