Ouvrir le menu principal

Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, IV.djvu/298

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


— Canalis a bien assez de génie pour se démolir à lui tout seul, répondit le nain.

Pendant le dîner, qui fut d’une excessive magnificence et admirablement bien servi, le duc remporta sur Canalis un grand avantage. Modeste, qui la veille avait reçu ses habits de cheval, parla de promenades à faire aux environs. Par le tour que prit la conversation, elle fut amenée à manifester le désir de voir une chasse à courre, plaisir qui lui était inconnu. Aussitôt le duc proposa de donner à mademoiselle Mignon le spectacle d’une chasse dans une forêt de la Couronne, à quelques lieues du Havre. Grâce à ses relations avec le prince de Cadignan, Grand-Veneur, il entrevit les moyens de déployer aux yeux de Modeste un faste royal, de la séduire en lui montrant le monde fascinant de la cour et lui faisant souhaiter de s’y introduire par un mariage. Des coups d’œil échangés entre le duc et les deux demoiselles d’Hérouville que surprit Canalis, disaient assez : « À nous l’héritière ! » pour que le poëte, réduit à ses splendeurs personnelles, se hâtât d’obtenir un gage d’affection. Presque effrayée de s’être avancée au delà de ses intentions avec les d’Hérouville, Modeste, en se promenant après le dîner dans le parc, affecta d’aller un peu en avant de la compagnie avec Melchior. Par une curiosité de jeune fille, et assez légitime, elle laissa deviner les calomnies dites par Hélène ; et sur une exclamation de Canalis, elle lui demanda le secret qu’il promit.

— Ces coups de langue, dit-il, sont de bonne guerre dans le grand monde ; votre probité s’en effarouche et moi j’en ris, j’en suis même heureux. Ces demoiselles doivent croire les intérêts de Sa Seigneurie bien en danger pour y avoir recours.

Et, profitant aussitôt de l’avantage que donne une communication de ce genre, Canalis mit à sa justification une telle verve de plaisanterie, une passion si spirituellement exprimée en remerciant Modeste d’une confidence où il se dépêchait de voir un peu d’amour, qu’elle se vit tout aussi compromise avec le poëte qu’avec le Grand-Écuyer. Canalis, sentant la nécessité d’être hardi, se déclara nettement. Il fit à Modeste des serments où sa poésie rayonna comme la lune ingénieusement invoquée, où brilla la description de la beauté de cette charmante blonde admirablement habillée pour cette fête de famille. Cette exaltation de commande, à laquelle le soir, le feuillage, le ciel et la terre, la nature entière servirent de complices, entraîna cet avide amant au delà de toute raison ; car il parla de son