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Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, IV.djvu/297

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maussade. On éprouva le besoin de se venger de la réputation de Canalis en lui préférant son ami. Les meilleures personnes sont ainsi faites. Le simple et bon Référendaire n’offensait aucun amour-propre ; en revenant à lui, chacun lui découvrit du cœur, une grande modestie, une discrétion de coffre-fort et une excellente tenue. Le duc d’Hérouville mit, comme valeur politique, Ernest beaucoup au-dessus de Canalis. Le poëte, inégal, ambitieux et mobile comme le Tasse, aimait le luxe, la grandeur, il faisait des dettes ; tandis que le jeune Conseiller, d’un caractère égal, vivait sagement, utile sans fracas, attendant les récompenses sans les quêter, et faisait des économies. Canalis avait d’ailleurs donné raison aux bourgeois qui l’observaient. Depuis deux ou trois jours, il se laissait aller à des mouvements d’impatience, à des abattements, à ces mélancolies sans raison apparente, à ces changements d’humeur, fruits du tempérament nerveux des poëtes. Ces originalités (le mot de la province) engendrées par l’inquiétude que lui causaient ses torts, grossis de jour en jour, envers la duchesse de Chaulieu à laquelle il devait écrire sans pouvoir s’y résoudre, furent soigneusement remarquées par la douce Américaine, par la digne madame Latournelle, et devinrent le sujet de plus d’une causerie entre elles et madame Mignon. Canalis ressentit les effets de ces causeries sans se les expliquer. L’attention ne fut plus la même, les visages ne lui offrirent plus cet air ravi des premiers jours ; tandis qu’Ernest commençait à se faire écouter. Depuis deux jours, le poëte essayait donc de séduire Modeste, et profitait de tous les instants où il pouvait se trouver seul avec elle pour l’envelopper dans les filets d’un langage passionné. Le coloris de Modeste avait appris aux deux filles avec quel plaisir l’héritière écoutait de délicieux concetti délicieusement dits ; et, inquiètes d’un tel progrès, elles venaient de recourir à l’ultima ratio des femmes en pareil cas, à ces calomnies qui manquent rarement leur effet en s’adressant aux répugnances physiques les plus violentes. Aussi, en se mettant à table, le poëte aperçut-il des nuages sur le front de son idole, il y lut les perfidies de mademoiselle d’Hérouville, et jugea nécessaire de se proposer lui-même pour mari dès qu’il pourrait parler à Modeste. En entendant quelques propos aigre-doux, quoique polis, échangés entre Canalis et les deux nobles filles, Gobenheim poussa le coude à Butscha son voisin pour lui montrer le poëte et le Grand-Écuyer.

— Ils se démoliront l’un par l’autre ! lui dit-il à l’oreille.