Ouvrir le menu principal

Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, IV.djvu/296

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


sur le poëte. Ce petit détail, assez commun dans les conversations des jeunes personnes, montre avec quel acharnement on se disputait déjà la fortune du comte de la Bastie.

En dix jours, les opinions du Chalet avaient beaucoup varié sur les trois personnages qui prétendaient à la main de Modeste. Ce changement, tout au désavantage de Canalis, se basait sur des considérations de nature à faire profondément réfléchir les porteurs d’une gloire quelconque. On ne peut nier, à voir la passion avec laquelle on poursuit un autographe, que la curiosité publique ne soit vivement excitée par la Célébrité. La plupart des gens de province ne se rendent évidemment pas un compte exact des procédés que les gens illustres emploient pour mettre leur cravate, marcher sur le boulevard, bayer aux corneilles ou manger une côtelette ; car, lorsqu’ils aperçoivent un homme vêtu des rayons de la mode ou resplendissant d’une faveur plus ou moins passagère, mais toujours enviée, les uns disent : ─ « Oh ! c’est ça ! » ou bien : ─ « C’est drôle ! » et autres exclamations bizarres. En un mot, le charme étrange que cause toute espèce de gloire, même justement acquise, ne subsiste pas. C’est, surtout pour les gens superficiels, moqueurs ou envieux, une sensation rapide comme l’éclair et qui ne se renouvelle point. Il semble que la gloire, de même que le soleil, chaude et lumineuse à distance, est, si l’on s’en approche, froide comme la sommité d’une alpe. Peut-être l’homme n’est-il réellement grand que pour ses pairs ; peut-être les défauts inhérents à la condition humaine disparaissent-ils plutôt à leurs yeux qu’à ceux des vulgaires admirateurs. Pour plaire tous les jours, un poëte serait donc tenu de déployer les grâces mensongères des gens qui savent se faire pardonner leur obscurité par leurs façons aimables et par leurs complaisants discours ; car, outre le génie, chacun lui demande les plates vertus de salon et le berquinisme de famille. Le grand poëte du faubourg Saint-Germain, qui ne voulut pas se plier à cette loi sociale, vit succéder une insultante indifférence à l’éblouissement causé par sa conversation des premières soirées. L’esprit prodigué sans mesure produit sur l’âme l’effet d’une boutique de cristaux sur les yeux ; c’est assez dire que le feu, que le brillant de Canalis fatigua promptement des gens qui, selon leur mot, aimaient le solide. Tenu bientôt de se montrer homme ordinaire, le poëte rencontra de nombreux écueils sur un terrain où La Brière conquit les suffrages de ceux qui d’abord l’avaient trouvé