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Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, IV.djvu/293

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adoration de la femme, en controversant avec Modeste jusqu’à ce que monsieur Mignon, qui vint les rejoindre, eût trouvé dans un moment de silence l’occasion de prendre sa fille par le bras et de l’amener devant Ernest à qui le digne soldat avait conseillé de tenter une explication.

— Mademoiselle, dit Ernest d’une voix altérée, il m’est impossible de rester sous le poids de votre mépris. Je ne me défends pas, je ne cherche pas à me justifier, je veux seulement vous faire observer qu’avant de lire votre flatteuse lettre adressée à la personne, et non plus au poëte, la dernière enfin, je voulais, et je vous l’ai fait savoir par un mot écrit du Havre, dissiper l’erreur où vous étiez. Tous les sentiments que j’ai eu le bonheur de vous exprimer sont sincères. Une espérance a lui pour moi quand, à Paris, monsieur votre père s’est dit pauvre ; mais, maintenant, si tout est perdu, si je n’ai plus que des regrets éternels, pourquoi resterais-je ici où tout est supplice pour moi ?… Laissez-moi donc emporter un sourire de vous, il sera gravé dans mon cœur.

— Monsieur, répondit Modeste qui parut froide et distraite, je ne suis pas la maîtresse ici ; mais, certes, je serais au désespoir d’y retenir ceux qui n’y trouvent ni plaisir ni bonheur.

Elle laissa le Référendaire en prenant le bras de madame Dumay pour rentrer. Quelques instants après tous les personnages de cette scène domestique, de nouveau réunis au salon, furent assez surpris de voir Modeste assise auprès du duc d’Hérouville, et coquetant avec lui comme aurait pu le faire la plus rusée Parisienne ; elle s’intéressait à son jeu, lui donnait les conseils qu’il demandait, et trouva l’occasion de lui dire des choses flatteuses en élevant le hasard de la noblesse sur la même ligne que les hasards du talent et de la beauté. Canalis savait ou croyait savoir la raison de ce changement, il avait voulu piquer Modeste en traitant le mariage de catastrophe et en s’en montrant éloigné ; mais, comme tous ceux qui jouent avec le feu, ce fut lui qui se brûla. La fierté de Modeste, son dédain alarmèrent le poëte, il revint à elle en donnant le spectacle d’une jalousie d’autant plus visible qu’elle était jouée. Modeste, implacable comme les anges, savoura le plaisir que lui causait l’exercice de son pouvoir, et naturellement elle en abusa. Le duc d’Hérouville n’avait jamais connu pareille fête : une femme lui souriait ! À onze heures du soir, heure indue au Chalet, les trois prétendus sortirent, le duc en trouvant Modeste charmante, Ca-