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Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, IV.djvu/268

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Mais est-ce bien un triomphe dont je doive m’enorgueillir ? Je n’y suis pour rien. Ce fut le triomphe de l’idée sur le fait. Vos batailles, mon cher monsieur Dumay, vos charges héroïques, monsieur le comte, enfin la guerre fut la forme qu’empruntait la pensée de Napoléon. De toutes ces choses, qu’en reste-t-il ? l’herbe qui les couvre n’en sait rien, les moissons n’en diraient pas la place ; et, sans l’historien, sans notre écriture, l’avenir ignorerait ce temps héroïque ! Ainsi vos quinze ans de luttes ne sont plus que des idées, et c’est ce qui sauvera l’Empire, les poëtes en feront un poëme ! Un pays qui sait gagner de telles batailles doit savoir les chanter !

Canalis s’arrêta pour recueillir, par un regard jeté sur les figures, le tribut d’étonnement que lui devaient des provinciaux.

— Vous ne pouvez pas douter, monsieur, du chagrin que j’ai de ne pas vous voir, dit madame Mignon, à la manière dont vous me dédommagez par le plaisir que vous me donnez à vous écouter.

Décidée à trouver Canalis sublime, Modeste, mise comme elle l’était le jour où cette histoire commença, restait ébahie, et avait lâché sa broderie qui ne tenait plus à ses doigts que par l’aiguillée de coton.

— Modeste, voici monsieur de La Brière. Monsieur Ernest, voici ma fille, dit Charles en trouvant le secrétaire un peu trop humblement placé.

La jeune fille salua froidement Ernest, en lui jetant un regard qui devait prouver à tout le monde qu’elle le voyait pour la première fois.

— Pardon monsieur, lui dit-elle sans rougir, la vive admiration que je professe pour le plus grand de nos poëtes est, aux yeux de mes amis, une excuse suffisante de n’avoir aperçu que lui.

Cette voix fraîche et accentuée comme celle, si célèbre, de mademoiselle Mars, charma le pauvre Référendaire, déjà ébloui de la beauté de Modeste, et il répondit dans sa surprise un mot sublime, s’il eût été vrai : ─ Mais c’est mon ami, dit-il.

— Alors, vous m’avez pardonné, répliqua-t-elle.

— C’est plus qu’un ami, s’écria Canalis en prenant Ernest par l’épaule et s’y appuyant comme Alexandre sur Éphestion, nous nous aimons comme deux frères…

Madame Latournelle coupa net la parole au grand poëte, en montrant Ernest au petit notaire, et lui disant : ─ Monsieur n’est-il pas l’inconnu que nous avons vu à l’église ?