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Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, IV.djvu/244

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et tu m’écraseras facilement ! J’étais aussi bien étonné de voir le bonheur s’occupant de moi, et je me disais : Il se trompe !

— Bah ! nous verrons ! dit Canalis avec une atroce gaieté.

Le soir, après dîner, Charles Mignon et son caissier volaient, à raison de trois francs de guides, de Paris au Havre. Le père avait complétement rassuré le chien de garde sur les amours de Modeste, en le relevant de sa consigne et le rassurant sur le compte de Butscha.

— Tout est pour le mieux, mon vieux Dumay, dit Charles qui avait pris des renseignements auprès de Mongenod et sur Canalis et sur La Brière. Nous allons avoir deux personnages pour un rôle, s’écria-t-il gaiement !

Il recommanda néanmoins à son vieux camarade une discrétion absolue sur la comédie qui devait se jouer au Chalet, la plus douce des vengeances ou, si vous le voulez, des leçons d’un père à sa fille. De Paris au Havre, ce fut entre les deux amis une longue causerie qui mit le colonel au fait des plus légers incidents arrivés à sa famille pendant ces quatre années, et Charles apprit à Dumay que Desplein, le grand chirurgien, devait, avant la fin du mois, venir examiner la cataracte de la comtesse, afin de dire s’il était possible de lui rendre la vue.

Un moment avant l’heure à laquelle on déjeunait au Chalet, les claquements de fouet d’un postillon comptant sur un large pourboire apprirent le retour des deux soldats à leurs familles. La joie d’un père revenant après une si longue absence pouvait seule avoir de tels éclats ; aussi les femmes se trouvèrent-elles toutes à la petite porte. Il y a tant de pères, tant d’enfants, et peut-être plus de pères que d’enfants, pour comprendre l’ivresse d’une pareille fête que la littérature n’a jamais eu besoin de la peindre, heureusement ! car les plus belles paroles, la poésie est au-dessous de ces émotions. Peut-être les émotions douces sont-elles peu littéraires. Pas un mot qui pût troubler les joies de la famille Mignon ne fut prononcé dans cette journée. Il y eut trêve entre le père, la mère et la fille relativement au soi-disant mystérieux amour qui pâlissait Modeste levée pour la première fois. Le colonel, avec l’admirable délicatesse qui distingue les vrais soldats, se tint pendant tout le temps à côté de sa femme dont la main ne quitta pas la sienne, et il regardait Modeste sans se lasser d’admirer cette beauté fine, élégante, poétique. N’est-ce pas à ces petites choses que se reconnaissent les gens de