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Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, IV.djvu/236

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les jambes, éleva la supérieure en la dandinant à la hauteur de l’œil, regarda fixement Dumay qui se trouva, selon son expression soldatesque, entièrement mécanisé.

— Je vous écoute, monsieur, dit le poëte, mes moments sont précieux, le ministre m’attend…

— Monsieur, reprit Dumay, je serai bref. Vous avez séduit, je ne sais comment, une jeune demoiselle du Havre, belle et riche, le dernier, le seul espoir de deux nobles familles, et je viens vous demander quelles sont vos intentions ?…

Canalis qui, depuis trois mois, s’occupait d’affaires graves, qui voulait être fait commandeur de la Légion-d’Honneur, et devenir ministre dans une cour d’Allemagne, avait complétement oublié la lettre du Havre.

— Moi ! s’écria-t-il.

— Vous, répéta Dumay.

— Monsieur, répondit Canalis en souriant, je ne sais pas plus ce que vous voulez me dire que si vous me parliez hébreu… Moi, séduire une jeune fille !… moi qui… ─ Un superbe sourire se dessina sur les lèvres de Canalis. ─ Allons donc, monsieur ! je ne suis pas assez enfant pour m’amuser à voler un petit fruit sauvage, quand j’ai de beaux et bons vergers où mûrissent les plus belles pêches du monde. Tout Paris sait où mes affections sont placées. Qu’il y ait, au Havre, une jeune fille prise de quelque admiration, dont je ne suis pas digne, pour les vers que j’ai faits, mon cher monsieur, cela ne m’étonnerait pas ! Rien de plus ordinaire. Tenez ! voyez ! regardez ce beau coffre d’ébène incrusté de nacre, et garni de fer travaillé comme de la dentelle… Ce coffre vient du pape Léon X, il me fut donné par la duchesse de Chaulieu qui le tenait du roi d’Espagne : je l’ai destiné à contenir toutes les lettres que je reçois, de toutes les parties de l’Europe, de femmes ou de jeunes personnes inconnues… J’ai le plus profond respect pour ces bouquets de fleurs, coupées à même l’âme, envoyés dans un moment d’exaltation vraiment respectable. Oui, pour moi, l’élan d’un cœur est une noble et sublime chose !… D’autres, des railleurs, roulent ces lettres pour en allumer leurs cigares, ou les donnent à leurs femmes qui s’en font des papillotes ; mais, moi, qui suis garçon, monsieur, je suis trop délicat pour ne pas conserver ces offrandes si naïves, si désintéressées, dans une espèce de tabernacle ; enfin, je les recueille avec une sorte de vénération ; et, à ma mort, je les