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Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, IV.djvu/213

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embarqué pour Paris. Pendant les moments du dîner où ils furent tous les trois seuls, monsieur, madame Latournelle et Butscha retournèrent les termes de ce problème sous toutes les faces, en parcourant toutes les suppositions possibles.

— Si Modeste aimait quelqu’un du Havre, elle aurait tremblé hier, dit madame Latournelle, son amant est donc ailleurs.

— Elle a juré, dit le notaire, ce matin, à sa mère et devant Dumay, qu’elle n’avait échangé ni regard, ni parole avec âme qui vive…

— Elle aimerait donc à ma manière ? dit Butscha.

— Et comment donc aimes-tu, mon pauvre garçon ? demanda madame Latournelle.

— Madame, répondit le petit bossu, j’aime à moi tout seul, à distance, à peu près comme d’ici aux étoiles…

— Et comment fais-tu, grosse bête ? dit madame Latournelle en souriant.

— Ah ! madame, répondit Butscha, ce que vous croyez une bosse, est l’étui de mes ailes.

— Voilà donc l’explication de ton cachet ! s’écria le notaire.

Le cachet du clerc était une étoile sous laquelle se lisaient ces mots : Fulgens, sequar (brillante, je te suivrai), la devise de la maison de Chastillonest.

— Une belle créature peut avoir autant de défiance que la plus laide, dit Butscha comme s’il se parlait à lui-même. Modeste est assez spirituelle pour avoir tremblé de n’être aimée que pour sa beauté !

Les bossus sont des créations merveilleuses, entièrement dues d’ailleurs à la Société ; car, dans le plan de la Nature, les êtres faibles ou mal venus doivent périr. La courbure ou la torsion de la colonne vertébrale produit chez ces hommes, en apparence disgraciés, comme un regard où les fluides nerveux s’amassent en de plus grandes quantités que chez les autres, et dans le centre même où ils s’élaborent, où ils agissent, d’où ils s’élancent ainsi qu’une lumière pour vivifier l’être intérieur. Il en résulte des forces, quelquefois retrouvées par le magnétisme, mais qui le plus souvent se perdent à travers les espaces du Monde Spirituel. Cherchez un bossu qui ne soit pas doué de quelque faculté supérieure, soit d’une gaieté spirituelle, soit d’une méchanceté complète, soit d’une bonté sublime. Comme des instruments que la main de l’Art