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Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, IV.djvu/202

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revint un moment après. ─ Pourquoi m’as-tu quittée ? demanda madame Mignon.

— Tu m’as fait pleurer, maman, répondit Modeste.

— Eh bien ! mon petit ange, embrasse-moi. Tu n’aimes personne, ici ?… tu n’as pas d’attentif ? demanda-t-elle en la gardant sur ses genoux, cœur contre cœur.

— Non, ma chère maman, répondit la petite jésuite.

— Peux-tu me le jurer ?

— Oh ! certes !… s’écria Modeste.

Madame Mignon ne dit plus rien, elle doutait encore.

— Enfin, si tu te choisissais un mari, ton père le saurait, reprit-elle.

— Je l’ai promis, et à ma sœur, et à toi ma mère. Quelle faute veux-tu que je commette en lisant à toute heure, à mon doigt : Pense à Bettina ! Pauvre sœur !

Au moment où sur ce mot : Pauvre sœur ! dit par Modeste, une trêve de silence s’était établie entre la fille et la mère, dont les deux yeux éteints laissèrent couler des larmes que ne put sécher Modeste en se mettant aux genoux de madame Mignon et lui disant : « Pardon, pardon, maman, » l’excellent Dumay gravissait la côte d’Ingouville au pas accéléré, fait anormal dans la vie du caissier.

Trois lettres avaient apporté la ruine, une lettre ramenait la fortune. Le matin même Dumay recevait, d’un capitaine venu des mers de la Chine, la première nouvelle de son patron, de son seul ami.

à monsieur anne dumay, ancien caissier de la maison
mignon
.


« Mon cher Dumay, je suivrai de bien près, sauf les chances de la navigation, le navire par l’occasion duquel je t’écris ; je n’ai pas voulu quitter mon bâtiment auquel je suis habitué. Je t’avais dit : Pas de nouvelles, bonnes nouvelles ! Mais, au premier mot de cette lettre, tu seras joyeux ; car ce mot, c’est : J’ai sept millions au moins ! J’en rapporte une grande partie en indigo, un tiers en bonnes valeurs sur Londres et Paris, un autre tiers en bel or. Ton envoi d’argent m’a fait atteindre au chiffre que je m’étais fixé, je voulais deux millions pour chacune de mes filles et l’aisance pour moi. J’ai fait le commerce de l’opium en gros pour des maisons de Canton, toutes dix fois plus riches que moi. Vous ne vous doutez pas, en Europe, de ce que sont les riches mar-